Et si la perte de cheveux devenait un enjeu de santé publique ? En Corée du Sud, une proposition présidentielle remet la calvitie sous les projecteurs. Entre pression sociale, bien-être mental et débats budgétaires, le sujet divise autant qu’il interpelle.
Une société où l’apparence pèse lourd
En Corée du Sud, l’apparence n’est pas un détail anodin : elle est profondément ancrée dans les dynamiques sociales et professionnelles. Selon plusieurs études, près de 98 % des jeunes adultes estiment que la beauté procure de véritables avantages sociaux. Dans ce contexte, la perte de cheveux précoce peut rapidement devenir une source de malaise, voire d’isolement.
Environ 10 millions de personnes seraient concernées par la calvitie dans le pays, sur une population totale de 51 millions d’habitants. Cette réalité touche particulièrement les jeunes adultes, pour qui l’entrée sur le marché du travail est déjà compétitive. Lorsqu’on vous demande d’être performant, confiant et « présentable », chaque détail du corps peut sembler décisif. Pourtant, rappelons-le : tous les corps sont légitimes, avec ou sans cheveux, et la valeur d’une personne ne se mesure pas à sa densité capillaire.
Des traitements coûteux et un marché florissant
Face à cette pression, le marché des soins capillaires s’est considérablement développé. En 2024, il représentait près de 188 milliards de wons (monnaie de la Corée du Sud). Shampoings spécialisés, traitements médicamenteux, compléments alimentaires et greffes capillaires composent un secteur en pleine expansion, mais largement inaccessible pour les budgets modestes.
Beaucoup d’hommes, en particulier, vivent leur calvitie dans le silence. Franges stratégiques, coiffures étudiées, interventions chirurgicales discrètes : la perte de cheveux est souvent gérée en coulisses. Là où les femmes subissent une pression intense sur le maquillage et la silhouette, les hommes, eux, apprennent à masquer leur crâne qui se dégarnit, parfois au prix d’une grande anxiété.
« Une question de survie » : la déclaration qui fait débat
C’est dans ce contexte que le président Lee Jae Myung a demandé à son gouvernement d’étudier l’extension de l’assurance maladie publique pour inclure les traitements contre la perte de cheveux. Il affirme que la calvitie n’est plus un simple problème esthétique, mais une véritable « question de survie » pour la jeunesse sud-coréenne.
Déjà évoquée lors de sa campagne présidentielle de 2022, cette proposition refait surface avec un argument central : le sentiment d’aliénation ressenti par les jeunes contribuables. Beaucoup cotisent au système de santé sans pouvoir bénéficier d’un soutien face à un problème qui affecte directement leur confiance en eux, leur santé mentale et parfois leurs chances lors des entretiens d’embauche.
Une mesure jugée « populiste » par ses opposants
La proposition est loin de faire l’unanimité. Des figures conservatrices et des professionnels de santé s’y opposent fermement. Yoon Hee-sook, notamment, estime que les priorités devraient aller vers les maladies graves comme le cancer plutôt que vers la calvitie. L’argument financier est central : le système de santé sud-coréen prévoit déjà un déficit de 4,1 billions de wons à l’horizon 2026.
Des journaux conservateurs, comme le Chosun Ilbo, dénoncent également une décision perçue comme unilatérale, prise sans consultation approfondie des citoyens-contribuables. Pour eux, élargir la couverture à ce type de traitement ouvrirait la porte à une médicalisation excessive de problématiques jugées non vitales.
Entre bien-être mental et réalités budgétaires
Le ministre de la Santé, Jeong Eun Kyeong, adopte une position plus mesurée. Il reconnaît l’impact réel de la perte de cheveux sur la confiance et la santé mentale des jeunes adultes, tout en soulignant la nécessité d’une analyse financière rigoureuse avant toute décision. Car derrière la calvitie, c’est une question plus large qui se pose : quelle place accorde-t-on au bien-être psychologique dans les politiques publiques ?
Certains responsables politiques soutiennent ouvertement la mesure. Le député Park Joo-min, qui assume publiquement avoir eu recours à une greffe capillaire, y voit un moyen de réduire la stigmatisation et d’encourager une société plus empathique.
Un débat qui dépasse les cheveux
Au fond, ce débat dépasse largement la question capillaire. Il interroge la manière dont une société définit la santé, la normalité et l’acceptation des corps. Prendre soin de soi ne devrait jamais être une source de honte, et perdre ses cheveux ne devrait pas être vécu comme un échec personnel.
Que la calvitie soit ou non prise en charge par l’assurance maladie, une chose est certaine : en Corée du Sud, le sujet n’est plus tabou. Et ouvrir le dialogue, c’est déjà un pas vers plus de bienveillance, de body positivité et de respect pour toutes les formes de corps.
