Pendant l’été, les sandales se bousculent sur le bitume et dans les rues pavées, balayées par le sable. Pourtant, ces chaussures ouvertes, qui laissent le pied respirer, se font encore rares chez les hommes, qui eux, restent fidèles à leurs inconditionnelles baskets. Emblème de style chez les femmes, la sandale est un tue l’amour voire une faute de goût intolérable chez les hommes. Pourquoi une telle différence de traitement ?
La sandale au masculin, la chaussure mal aimée
Aujourd’hui, les femmes portent des cravates à la place de colliers sertis et troquent les robes portefeuilles contre des smokings à épaulettes dignes du vestiaire des hommes d’affaires. Les hommes, eux, remplacent leur mallette formelle par des sacs plus soignés et n’hésitent pas à montrer leur nombril à travers des croped top. Les genres disparaissent des dressings pour laisser place à l’expression de soi et à la personnalité. Cependant, il y a des pièces mode qui font de la résistance dans cette lutte pour un style unisexe. Les sandales restent encore un “privilège féminin”.
En plein cœur de la saison estivale, les hommes gardent les baskets vissées sur les pieds et préfèrent suer à chaque pas plutôt que de conclure leurs tenues légères par une sobre paire de sandales. Leurs orteils, comprimés sous la rigidité du cuir et privés de lumière comme de courant d’air, subissent un châtiment quotidien. Ce soulier, qui permet de ressentir la brise marine et qui donne l’illusion de ne rien porter, ne fait pas l’unanimité chez la gent masculine.
Présentée comme un exhausteur de style, une pièce manquante du puzzle textile chez les femmes, la sandale suscite la gêne lorsqu’elle quitte les pieds manucurés. Jugée ringarde au masculin, elle est le dénominateur commun des touristes aux cheveux grisonnants et les amateurs de chemises hawaïennes. Du moins, c’est l’association mentale la plus répandue. Si les hommes sont réfractaires à la sandale, ce n’est pas par pudeur, ni à cause de l’apparence calleuse ou velue de leurs pieds. C’est plutôt une question d’image.
Le reflet discret des normes sociales
Historiquement, les sandales sont aux antipodes du mocassin, des richelieus à la qualité lisible et des Oxford lustrés. Elles incarnent l’esprit farniente des vacances, les journées transat et les balades avec la chemisette déboutonnée ou le bronzage du Marcel apparent. Si sur les statues de marbre, les guerriers romains arborent fièrement leurs sandales, qui font partie intégrante de leur uniforme, cette chaussure est désormais un signe de médiocrité, voire de misère financière.
« La sandalette est associée à la culture populaire dans l’imaginaire collectif, elle est synonyme de vacances au camping plutôt qu’à Cannes », analyse Alain Quemin, professeur de sociologie à l’Institut d’études européennes auprès du HuffPost. Porter des sandales en pleine ville reviendrait donc à faire une entorse à cette réputation dorée et à dire au monde entier « je suis fauché ». Et ni la météo caniculaire, ni les modèles griffés ne pourraient servir de passe-droit. Le seuil de tolérance est estimé à zéro. Chez les hommes, le style est, depuis longtemps une performance sociale, une occasion d’affirmer son rang professionnel. Et les sandales semblent difficilement compatibles avec le blazer cintré et le pantalon à pince. D’où ce désamour collectif pour cette paire, pourtant prometteuse.
D’ailleurs, dans certaines entreprises, les sandales sont interdites sur le corps des hommes car “trop décontractées”. À contrario, chez les femmes, cette paire qui révèle la chaire et qui ouvre une fenêtre sur une zone régulièrement fantasmée, ne pose pas de problèmes. « Le pied féminin est plus facilement dénudable même dans un contexte formel comme celui du travail », poursuit le spécialiste.
Une peur du ridicule en toile de fond
Les femmes ont un modèle de sandales pour chaque occasion : compensées, à boucles dorées ou légèrement surélevées. Ces chaussures complètent l’harmonie d’un look ou permettent de renforcer l’élégance d’une tenue. Elles l’abordent comme une “touche finale” alors que les hommes la voient comme un “boulet aux pieds” voire une tentative “d’auto-sabotage”. Ils ressentent un sentiment de honte rien qu’en voyant un de leurs confrères flâner avec des spartiates en bout de jambes. S’ils se refusent ce plaisir estival, c’est parce qu’ils craignent de passer pour un “boomer”, un touriste sans aucun sens du style ou un animateur de colonie de vacances.
Ces chaussures sont bavardes et semblent dire silencieusement “je ne sais pas m’habiller” ou “je n’ai aucun goût”. Comme l’explique le sociologue, les sandales au masculin sont pleines de clichés. Elles ont presque quelque chose de caricatural et traînent une connotation péjorative sous leur semelle. Nombreux sont ceux qui l’inscrivent dans le starter pack du touriste allemand, qui porte ses sandales avec un supplément chaussettes pour éviter que les graviers ne s’y introduisent. Et les hommes, même s’ils sont plus réceptifs à l’auto-dérision, sont soucieux de leur apparence et n’ont pas envie de paraître dépassés.
Une chaussure qui tente de se frayer un chemin chez les hommes
Si la sandale peine à franchir le dressing des hommes, qui bronzent jusqu’à la cheville pour garder un semblant de dignité en société, certains passent au-dessus des idées reçues et marchent sur les avis préconçus. D’ailleurs, rendre désirable ce qui était autrefois sujet à moqueries est presque devenu un mouvement collectif. Les jeans taille basse qui laissent entrevoir la lingerie, les baskets compensées, les top fluos ou encore les micro shorts connaissent ainsi leur heure de gloire, après avoir entendu les pires adjectifs. Ces pièces, autrefois décriées et accusées d’amocher les silhouettes, s’arrachent dans les rayons.
Les sandales, elles aussi, connaissent un regain de popularité dans les looks masculins. Portées par les citadins qui arborent les pulls autour du cou et qui ont un vestiaire embourgeoisé, mais une nonchalance parfaitement exécutée. C’est même l’apanage des “hommes cools”.
Peut-être que les sandales masculines souffrent finalement du même phénomène que bien d’autres pièces avant elles : elles ont été moquées jusqu’au jour où elles sont devenues désirables. Les baskets de running portées en ville, les sacs masculins ou encore les pantalons amples ont connu le même destin.
