Sur les réseaux sociaux, les créatrices de contenu posent leur téléphone sur le rebord d’une fenêtre et transforment n’importe quelle infrastructure en trépied pour immortaliser leurs tenues, leur mise en beauté ou tout simplement “marquer le coup”. Elles prennent la pose devant les passants et paraissent totalement hermétiques à leurs regards. Loin d’être une habitude superficielle ou égo-centrée, c’est le remède tout trouvé pour guérir l’égo et fortifier la confiance.
Le défi de s’exposer au regard des autres
Faire des selfies derrière les murs feutrés de sa salle de bain ou devant la lumière tamisée de son salon est beaucoup plus facile que de capturer des photos de soi en pleine rue, face à une horde d’inconnus. Si les créatrices de contenu sont très à l’aise avec cet exercice, de votre côté, vous avez littéralement l’impression de vous donner en spectacle et de devenir une attraction ambulante. En posant la caméra sur vous et en vous servant du mobilier urbain en guise de socle, vous vous sentez soudainement vulnérable, à la merci de toutes les critiques.
Vous vous demandez comment les influenceuses peuvent être aussi décomplexées à travers ce shooting à ciel ouvert. Elles improvisent un défilé de mode sur le pavé, au milieu des cyclistes pressées, des travailleurs agacés et des touristes déboussolés. Elles font comme si elles étaient seules au monde et de votre point de vue, ça relève de l’exploit voire carrément de l’impossible. C’est l’illustration d’une confiance invariable, qui résiste à toutes épreuves.
Si vous êtes plus souvent derrière l’objectif à jouer les photographes qu’à incarner les top modèles, prendre des photos en public peut être un bon entraînement pour vous détacher du regard des autres et renouer avec votre propre reflet. L’idée n’est pas de trouver l’angle le plus “flatteur”, de créer une mise en scène digne d’une publicité, ni de déclencher le mode rafale dans l’espoir d’obtenir la photo la plus Instagrammable mais de braver votre peur du jugement. Prendre des photos en public, que ce soit seule ou avec l’aide d’un bras extérieur, vous fait sortir de votre zone de confort. Cependant, c’est une bonne initiation à la confiance, au lâcher-prise et à la liberté d’image.
Quand le regard des autres devient moins intimidant
Quand vous êtes dans le vif de l’action et que vous mettez en pratique ce shooting sauvage depuis le dossard d’un banc ou l’encoche d’un volet, votre attention se focalise sur tout sauf le viseur de la caméra. Vous passez votre environnement au crible pour vérifier qu’il n y a personne à l’horizon. Et dès qu’une horde de piétons débarque dans votre champ de vision, vous agissez comme si vous aviez commis un délit. Votre sentiment de honte se lit à des kilomètres. Cependant, vous allez vite prendre conscience d’une réalité : vous n’êtes qu’un chiffre parmi des milliards. C’est d’autant plus vrai dans les grandes villes où l’indifférence domine.
Les passants sont généralement plongés dans leurs pensées et trop occupés avec leurs impératifs pour évaluer vos faits et gestes. Car non, vous n’êtes pas dans cet épisode de Black Mirror où les gens notent vos attitudes comme un restaurant sur TripAdvisor. Prendre une photo malgré quelques regards curieux permet de constater que « survivre » à cette exposition est possible et que ce n’est pas si terrifiant.
À force de répétition, ce défi devient même un petit exercice de désensibilisation au jugement extérieur. Si au début, il suscite une certaine pudeur, après quelques essais, il prend une dimension plus naturelle. Et puis, à la fin, vous ne vous posez plus de questions : vous appuyez sur le retardateur et vous prenez possession de l’espace. D’ailleurs, prendre des photos en public pourrait totalement être la prescription d’une psychologue ou d’une coach en développement personnel. Si la photo-thérapie existe, c’est bien pour une raison.
Ce n’est pas un acte narcissique mais un test de confiance
Dans l’imaginaire collectif, prendre des photos en public est forcément un excès d’amour-propre ou la preuve d’un égo surdimensionné. Les filles qui daignent s’adonner à quelques auto-portraits en tête à tête avec leur téléphone sont tout de suite accusées de “faire la belle” ou de se prendre pour des divas. Pourtant, ces photos n’ont pas toujours vocation à atterrir entre les pixels ou à se traduire en likes. Parfois, ce sont de simples souvenirs d’un moment heureux enregistrés dans la pellicule, une documentation précieuse de notre évolution personnelle, des fragments de voyage.
Poser pour soi peut aussi être une manière de reprendre possession de son apparence. Les réseaux sociaux ont normalisé cette pratique, mais elle peut avoir une dimension introspective bien plus large. Prendre des photos en public n’est donc pas une réécriture du mythe de Narcisse, transit de son reflet. Souvent, c’est une manière de s’affirmer, de se réapproprier son corps et de le découvrir avec des yeux neufs.
Apprendre à prendre sa place, même quand on se sent observée
Depuis la nuit des temps, les femmes se font toutes petites dans l’espace public. Elles rasent les murs, s’excusent de bousculades dont elles ne sont pas responsables, cèdent le passage quand elles ont la priorité… En clair, elles tentent de se fondre dans le décor plutôt que de s’en démarquer. En prenant des photos en public et en dépliant un tapis rouge invisible sous leurs pieds, elles s’imposent sans dire un mot, simplement par leur attitude et leur set-up minimaliste.
Elles occupent quelques mètres carrés, monopolisent momentanément l’attention et assument pleinement leur présence, sans chercher à se faire pardonner d’être là. Bien sûr, il ne s’agit pas de transformer chaque trottoir en studio photo ou de considérer l’espace public comme une scène privée. Mais cette expérience peut apprendre à ne plus systématiquement se rétracter dès que l’on sent un regard posé sur soi. Elle invite à se tenir droite, à prendre son temps et surtout à comprendre que l’on n’a pas besoin d’être discrète pour être légitime.
Ne pas confondre confiance et validation sur les réseaux
Il faut toutefois apporter une nuance à cette démonstration de confiance. Se photographier en public ne signifie pas nécessairement que l’on est parfaitement à l’aise avec soi-même. Si l’objectif est uniquement de récolter des compliments, des likes ou de susciter l’admiration, le regard des autres reste finalement au centre du jeu. La confiance ne consiste pas à remplacer une peur du jugement par une dépendance à l’approbation.
Le véritable exercice serait donc presque de prendre cette photo sans même savoir si elle sera publiée. La garder dans son téléphone, l’envoyer à quelques proches ou simplement la conserver comme le souvenir d’un moment où l’on a osé suffit largement. Dans ce cas, la photographie devient moins une vitrine qu’un terrain d’expérimentation. On ne cherche plus à prouver que l’on est belle, cool ou parfaitement mise en scène : on se prouve simplement que l’on est capable de faire quelque chose qui nous intimidait.
Le jour où l’on peut poser son téléphone sur un rebord, appuyer sur le retardateur et oublier quelques secondes les personnes autour de soi, on a peut-être gagné bien plus qu’une jolie photo.
