Imaginez une plage arborant un panneau avec un homme barré où vous pouvez remplir votre grille de mots fléchés sans subir de sifflements et plonger dans les vagues sans vous sentir comme un bout de viande. Ce petit coin de paradis, digne de Barbieland ou de la ville imaginaire de Tana, existe, entre les grattes-ciels démesurés et les terrasses climatisées. Créée à l’initiative de la ville de Dubaï, cette plage réservée aux femmes présage des vacances idylliques accompagnées d’un vent de sérénité.
Une plage unique en son genre a ouvert à Dubaï
Devant la plupart des pages, il y a des panneaux interdisant les cigarettes, les enceintes et les accessoires de sport nautique. Cette plage de sable fin, qui fait la jonction entre les immenses buildings de Dubaï et les lagunes azur, arbore une autre inscription. Celle-ci relève du jamais vu. À son entrée, il y a une silhouette masculine barrée qui indique aux hommes qu’ils n’y sont pas les bienvenus.
C’est une plage exclusivement féminine où seules les femmes ont un passe-droit pour y accéder. Si la ville de Dubaï n’est pas forcément la destination la plus attirante avec la situation géopolitique actuelle, elle peut se vanter d’avoir imaginé la première plage 100% dédiée aux femmes dans le monde. Cette plage, privatisée pour la tranquillité des femmes, trouve son point d’ancrage sur la baie d’Al Mamzar. Elle a été totalement réaménagée, dans la continuité d’un projet colossal de transformation balnéaire sur ce sol des Émirats Arabe Unis.
Les palmiers font face à d’immenses tours de verre et la mer, d’un bleu hypnotique, attire spontanément les corps. C’est un décor de carte postale, sans l’ombre d’un homme. Dans cet espace féminin qui concrétise un fantasme de longue date, point d’hommes pour quémander des numéros de téléphone, épier les silhouettes par-dessus des lunettes fumées et interrompre des séances bronzette avec des phrases d’accroche datées d’un autre siècle. Les femmes peuvent nager en paix, tutoyer le soleil sans retenue et prolonger cette escapade salée jusqu’au crépuscule. Cette plage, conçue dans un univers où le taux de criminalité est le plus bas au monde, confirme le niveau de sûreté de Dubaï.
Baignade nocturne, personnel féminin et surveillance renforcée
Sur cette plage, qui s’apparente à un joyeux mirage et qui aurait toute sa place dans une production féministe, ne propose pas seulement une grande étendue d’eau et des bancs de sable fin ponctués de sièges hauts de gamme. C’est un endroit que l’on n’aurait pas imaginé, même dans nos rêves les plus fous. Les résidentes comme les touristes peuvent se baigner 24h/24, y compris quand le soleil décline. Les abords de la plage révèlent un éclairage optimal pour barboter même dans la nuit, lorsque la chaleur est plus supportable.
Et derrière les jumelles du poste d’observation, il y a uniquement des femmes. Tout le personnel engagé pour assurer la surveillance de la plage, filtrer les entrées et garder un œil attentif sur l’eau est féminin. Les femmes ont alors l’impression d’être la seule espèce sur Terre. Cette plage, encerclée de clôtures robustes et séparée des autres parties d’Al Mamzar, a tout d’un Éden pour celles qui aspirent à plus d’intimité et de quiétude. Elle s’inscrit dans le sillage des lieux uni-genre, destinés aux femmes. Après les salles de sport women-friendly et les cours de natation consacrés aux nageuses, des plages émergent en l’honneur de ces dames.
Que faut-il penser de cet espace de sable entièrement féminin ?
Même si cette plage réservée aux femmes ressemble à un refuge dans un espace public où les hommes font souvent leurs lois et donne l’illusion d’avoir atterri sur une autre planète nommée sororité, elle ne fait pas l’unanimité auprès du grand public. Et pas seulement chez ces messieurs, frustrés de ne plus pouvoir se rincer l’œil. « Mauvaise idée, encore les femmes à part », relève une internaute sur les réseaux sociaux. « Il me semble à la base que les hommes et les femmes sont faits pour vivre ensemble. C’est une question de respect réciproque », abonde un autre.
Parce que finalement, cette plage, au lieu de défendre la cohabitation des genres, creuse un fossé entre hommes et femmes, et pas uniquement au sens architectural du terme. Elle illustre également un problème de fond : on préfère isoler les femmes plutôt qu’éduquer les hommes. Autre paradoxe : cette plage, pensée pour abréger l’hypervigilance, a vu le jour dans une ville qui se classe parmi les plus exemplaires en termes de sécurité des femmes.
Car si certaines voient dans cette plage une parenthèse de liberté, d’autres y lisent une forme de renoncement. L’objectif ne devrait-il pas être de pouvoir s’allonger sur n’importe quelle serviette, dans n’importe quelle station balnéaire, sans avoir à justifier sa tenue ou à craindre d’être importunée ? En séparant les publics, on apporte une réponse immédiate au problème, sans pour autant s’attaquer à ses causes.
