Lorsque les traitements s’arrêtent et que les rendez-vous à l’hôpital commencent enfin à s’espacer, l’entourage imagine volontiers que le cancer appartient au passé. Pourtant, la rémission ne remet pas toujours les compteurs à zéro. Ce n’est pas une grippe, qui déserte le corps du jour au lendemain. Derrière un banal « ça va » peuvent encore se cacher un corps devenu étranger, une libido en berne, une fatigue tenace, des finances fragilisées ou cette peur sourde de voir la maladie refaire irruption. Dans un film bouleversant baptisé « The Whole Story », Breast Cancer Network Australia braque la caméra sur cette partie du cancer du sein que les statistiques de survie ne racontent pas.
Quand un simple « ça va » dissimule une tempête intérieure
La scène a tout d’un moment ordinaire. Une réunion professionnelle, des collègues attablés et cette question presque automatique que l’on prononce parfois sans vraiment attendre la réponse : « Comment vas-tu ? ». Face à eux, une jeune femme affiche une expression relativement sereine. Pourtant, dans sa tête, la réponse est beaucoup plus longue qu’un simple « ça va ».
Elle pense à ce brouillard mental qui s’invite au travail, à l’argent que la maladie a englouti, à son rapport au sexe devenu plus compliqué et à cette sensation déroutante de ne plus reconnaître tout à fait son propre corps. Elle pense également à sa fertilité, à son couple, à ses projets et à cette menace invisible qui rôde encore quelque part dans un coin de son esprit : et si le cancer revenait ?
Mais rien de tout cela ne franchit ses lèvres. À la place, la jeune femme sourit et sert une réponse socialement beaucoup plus digeste. Quelques mots rassurants qui mettent fin à la conversation et lui évitent d’ouvrir cette immense boîte de Pandore émotionnelle au milieu de ses collègues. C’est précisément dans cet écart entre ce que l’on montre et ce que l’on traverse que réside toute la puissance de « The Whole Story ».
Un cancer peut partir sans tout emporter avec lui
Imaginée pour Breast Cancer Network Australia par l’agence Thinkerbell, cette campagne refuse le traditionnel scénario en trois actes : diagnostic, traitements, guérison et retour triomphal à la vie d’avant. Parce que cette fameuse « vie d’avant » n’attend pas forcément sagement derrière la porte de l’hôpital.
Le cancer du sein peut laisser des séquelles physiques mais aussi bouleverser la sexualité, la fertilité, les relations amoureuses, la carrière, les finances ou encore la perception de soi. Certaines conséquences s’estompent avec le temps. D’autres s’installent durablement. Et pour les personnes atteintes d’un cancer du sein métastatique, incurable, il n’existe tout simplement pas cet « après-traitement » que l’on évoque si facilement.
Breast Cancer Network Australia résume d’ailleurs la philosophie du film en quelques mots : survivre fait partie de l’histoire, mais ce n’est pas toute l’histoire. Une nuance essentielle lorsque les chiffres de survie, aussi encourageants soient-ils, donnent parfois l’illusion qu’une fois la maladie médicalement maîtrisée, tout le reste se remet naturellement en place.
Le témoignage réel d’une femme diagnostiquée avant ses 26 ans
Derrière la protagoniste incarnée à l’écran par l’actrice australienne Brenna Harding se cache une histoire bien réelle : celle de Bec, diagnostiquée d’un cancer du sein juste avant son 26e anniversaire. Elle venait de commencer sa carrière et pensait, comme beaucoup de jeunes adultes, que cette maladie appartenait à un futur lointain ou au quotidien des autres. Elle était jeune, en bonne santé et sans antécédents familiaux connus. Puis une grosseur a bouleversé ce sentiment d’invincibilité.
Les traitements lui ont sauvé la vie, mais ils ont aussi ouvert la porte à une série de bouleversements qu’elle n’avait pas anticipés. À seulement 26 ans, Bec raconte avoir été plongée dans une ménopause médicalement induite et s’être retrouvée à parler d’embryons et de préservation de la fertilité alors que ses amis organisaient plutôt leurs voyages ou leurs soirées.
Sa libido s’est également effondrée. Son corps a changé, certaines sensations dans sa poitrine ont disparu et son reflet est devenu plus difficile à affronter. À cela se sont ajoutés les douleurs articulaires, les bouffées de chaleur ou encore les variations de poids. Autant de blessures qui ne figurent pas forcément dans le mot « survivante ».
En finir avec l’injonction à être simplement reconnaissante d’être en vie
La campagne vient aussi écorner une attente parfois imposée aux personnes en rémission : celle d’être heureuses, fortes et reconnaissantes en permanence. Évidemment, sortir des traitements peut apporter un immense soulagement. Mais se réjouir d’être encore là n’interdit ni la colère, ni le deuil de certaines capacités, ni la peur, ni le sentiment d’injustice.
Une femme peut célébrer sa rémission et regretter le corps qu’elle avait avant. Elle peut être reconnaissante envers la médecine tout en détestant certains effets secondaires. Elle peut avoir survécu et continuer à avoir besoin d’aide. Ces sentiments ne s’annulent pas. Ils cohabitent.
C’est précisément ce que « The Whole Story » cherche à remettre au centre du récit : considérer la personne entière plutôt qu’un simple dossier médical débarrassé de ses cellules cancéreuses.
Raconter toute l’histoire pour mieux accompagner l’après
Avec cette campagne, Breast Cancer Network Australia ne cherche pas à assombrir les progrès considérables accomplis dans la prise en charge de la maladie. L’association veut plutôt élargir la focale et montrer ce que les statistiques ne savent pas mesurer. Car lorsque les traitements prennent fin, le besoin d’accompagnement ne disparaît pas forcément avec la dernière perfusion. Il peut se déplacer.
Vers la santé mentale, la sexualité, les douleurs persistantes, la fertilité, les finances, le travail ou simplement le besoin de retrouver confiance dans un corps qui a traversé une tempête. « The Whole Story » invite ainsi à poser une question aussi simple que précieuse : lorsque l’on demande à une personne touchée par le cancer comment elle va, est-on réellement prêt à entendre toute la réponse ? Parce qu’un « ça va » peut parfois contenir des mois de traitements, des nuits d’insomnie, des peurs jamais prononcées et une identité entière à reconstruire.
La cicatrice du cancer ne se trouve donc pas toujours sur la peau. Certaines blessures se cachent beaucoup plus profondément et continuent de faire mal lorsque, de l’extérieur, tout semble déjà réparé.
