Ne pas avoir de passion dans la vie : comment arrêter de culpabiliser

Depuis votre tendre âge, vous essayez de vous trouver une vocation ou de faire émerger une passion, en vain. Tout vous intéresse moyennement. Rien ne vous anime vraiment. Il n’y a pas un loisir qui vous transcende plus qu’un autre et en société c’est presque dévalorisant de l’avouer. Si certaines personnes ont des passions très marquées, qui les font vibrer au quotidien, vous ne pouvez pas en dire autant. Et rassurez-vous, ce n’est pas le symptôme d’une personne blasée.

Ne pas avoir de passion, pourquoi c’est normal

Vous aimez dessiner, mais simplement pour combler l’ennui. Vous lisez de temps en temps sans forcément être ivre des mots. Bref, vous n’avez pas de passion apparente, si ce n’est boire des verres en terrasse ou caresser le pelage de votre chien. La fameuse passion, celle qui est supposée vous faire oublier tout le reste et vous inonder de dopamine. Plus qu’une option, elle semble presque requise pour briller en société.

C’est d’ailleurs une question qui revient sans cesse, de l’entretien d’embauche à l’entrevue amoureuse. Et si vous daignez y répondre par la négative, vous prenez le risque de passer pour quelqu’un d’ennuyant ou d’antipathique. Alors, vous trichez en inventant un vif attrait pour le cinéma alors que vous n’avez pas vu le tiers des films cultes. Vous vous décelez un penchant soudain pour la photographie alors que les seuls clichés que vous avez en votre possession sont mal cadrés ou totalement flous.

Avoir aucune passion dans sa vie est presque une honte. Et votre entourage vous répète « ça va venir » comme si votre passion était simplement « en sommeil ». Sauf que voilà après avoir participé à des ateliers créatifs, essayé des stages d’écriture et suivi des cours de théâtre, vous n’avez pas eu ladite « révélation ». Alors que certains sont nourris par la couture, la littérature, le jardinage ou l’équitation, vous n’avez jamais eu de « coup de coeur ».

Eric Bénevaut, psychanalyste spécialisé en thérapie existentielle créative, relativise cette réalité. « Il y a peu de personnes qui ne s’intéressent à rien, sauf celles qui sont dépressives. En revanche, il y a une infinité de gens qui n’ont pas envie d’approfondir des sujets ou des activités, soit parce que c’est dans leur caractère, soit parce qu’ils ne veulent pas se couper de cette diversité de possibilités », explique-t-il dans les colonnes de Madame Figaro.

La preuve d’une grande curiosité et d’un esprit ouvert

À l’heure où les passions s’exposent comme des preuves de réussite sur les réseaux sociaux, il est assez facile de culpabiliser et de se sentir inférieur aux autres. Quand vous voyez une fille tricoter un gilet dans le métro ou un homme dévorer un livre avec une frénésie palpable, vous ressentez un malaise intérieur. Vous vous demandez ce que vous avez fait au bon Dieu pour mériter une telle sentence. Pourtant, vous pouvez ne pas avoir de passion, mais vous vous intéressez à n’importe quoi, que ce soit la cuisine, le volley, la musique, la danse. En clair, vous ne laissez pas une seule passion vous définir, vous préférez explorer et laisser d’autres portes ouvertes.

Vous ne vous investissez pas pleinement dans un hobby, vous expérimentez sans cesse. Au lieu de vous lancer corps et âme dans un loisir unique, vous préférez élargir le champ des possibles, tester, découvrir. Et d’abord, pourquoi une passion serait plus légitime qu’une autre ? En quoi collectionner des bouchons en liège serait moins « vendeur » que peindre des traits aléatoirement ? Regarder des vidéos de chatons sur Internet ou faire des puzzles, y compris estampillés « accessibles dès 3 ans », pourrait largement être « suffisant ». Sauf que dans une société qui réclame de la productivité même dans les loisirs, ça ne l’est pas.

Mais aussi une question de tempérament

Pour le psychanalyste, une passion peut être « une occupation exclusive, qui peut être dévorante et qui correspond à une véritable envie », mais également « une manière de s’empêcher de voir une autre réalité plus douloureuse ».

Autrement dit, la passion n’est pas toujours un indicateur de bonheur ou de réussite, elle peut être une échappatoire, un refuge dans le chaos. Ce n’est pas un hasard si on dit que les artistes sont des âmes torturées. Et si vous n’avez pas de passion, ce n’est pas forcément un manque, c’est parfois un signe que vous êtes pleinement présent dans votre quotidien, sans avoir besoin d’une béquille émotionnelle pour remplir vos heures.

Développer une passion, une énième pression sociale

Dans notre société, la passion est devenue une obligation implicite. Les réseaux sociaux regorgent de photos de potagers luxuriants, de carnets de voyage détaillés, d’ateliers DIY ou de routines sportives intenses. On glorifie la créativité et la productivité même dans le loisir. Résultat : si vous ne visez pas l’excellence dans un domaine, vous vous sentez coupable de « gaspiller » votre temps. « Dans notre société empreinte d’économie, les entreprises sont friandes de personnes qui vont au bout des choses, à l’image des sportifs de haut niveau, parce que cela induit un investissement complet », argumente le psychanalyste.

Cette injonction est illusoire et contre-productive. Il n’y a pas de norme universelle pour occuper son temps libre. Tester plusieurs activités sans jamais être totalement passionné ne signifie pas que vous êtes paresseux ou superficiel, au contraire. Cela révèle une curiosité constante, une ouverture d’esprit et une capacité à savourer la vie sous toutes ses formes, sans se limiter à un seul chemin.

Vous pouvez être pleinement vous-même, heureux et accompli, même sans une passion unique qui vous consume. Parfois, le plus grand luxe n’est pas de tout donner à un hobby, mais de pouvoir explorer librement, rire, flâner, et goûter aux petites joies de chaque instant.

Émilie Laurent
Émilie Laurent
Dompteuse de mots, je jongle avec les figures de style et j’apprivoise l’art des punchlines féministes au quotidien. Au détour de mes articles, ma plume un brin romanesque vous réserve des surprises de haut vol. Je me complais à démêler des sujets de fond, à la manière d’une Sherlock des temps modernes. Minorité de genre, égalité, diversité corporelle… Journaliste funambule, je saute la tête la première vers des thèmes qui enflamment les débats. Boulimique du travail, mon clavier est souvent mis à rude épreuve.

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