Dans l’univers professionnel, nous cherchons toutes et tous à bien faire. Qu’il s’agisse de respecter les délais, de maintenir une ambiance agréable ou de donner le meilleur de soi, nos comportements sont souvent dictés par la peur de déplaire, la pression hiérarchique ou encore le souci d’efficacité. Et c’est précisément là que le piège se referme.
Le piège d’une gentillesse constante
Au bureau, vous êtes peut-être cette personne toujours souriante, disponible, à l’écoute. Celle qui dit « oui » même quand son planning crie « non », qui arrondit les angles même quand elle se sent froissée, et qui évite toute confrontation comme on éviterait une réunion de 3 heures un vendredi à 17h. C’est noble. C’est bien intentionné. Mais c’est aussi… risqué.
Car à force de vouloir être irréprochablement gentille, vous tombez sans doute dans le travers du « trop ». Trop arrangeante, trop accommodante, trop effacée. Ce comportement – que l’on adopte souvent sans même y penser – peut faire plus de mal que de bien.
Le « work persona » : ce masque qui fatigue
La psychologue sociale Tessa West parle d’un phénomène que beaucoup reconnaîtront : le « work persona ». Une version polie, lisse, presque trop parfaite de vous-même, que vous enfilez chaque matin comme une veste bien repassée. Ce « vous professionnel » sourit, acquiesce, et encaisse.
Sauf que ce masque, aussi sophistiqué soit-il, finit par glisser. Il ne laisse pas transparaître vos réelles émotions, vos limites, vos désaccords. Et cette dissonance – entre ce que vous ressentez et ce que vous montrez – vous épuise. Elle brouille aussi votre communication avec les autres, qui ne savent plus vraiment à quel « vous » se fier.
Gentille, oui, mais pas au prix de votre santé mentale
Être perçue comme gentille est un compliment, bien sûr. Toutefois, si cette gentillesse devient votre unique mode de fonctionnement, cela peut vite tourner au cauchemar. Vous devenez la « people pleaser » du bureau : toujours là pour les autres, jamais pour vous. Vous vous surchargez. Vous vous taisez alors que vous avez envie de crier. Et vous vous effacez petit à petit.
Le psychologue clinicien Robert Taibbi met en garde contre ce réflexe de suradaptation. Il parle d’un engrenage subtil, mais puissant : à force de dire « oui », vous intériorisez vos frustrations. Vous ne les exprimez plus. Vous les stockez comme on entasse des dossiers en attente sur un coin de bureau. Jusqu’au jour où tout déborde. Burn-out, rancœur, perte de confiance : les conséquences peuvent être lourdes.
S’adapter sans s’effacer
Comment sortir de ce piège sans tomber dans l’excès inverse, celui du collègue bourru qui dit « non » à tout et qui s’isole dans son coin ? La réponse tient en un mot : équilibre.
Dire non n’est pas un crime. C’est une compétence. Poser des limites claires ne fait pas de vous une personne égoïste. Cela montre au contraire que vous vous respectez – et que vous respectez aussi vos collègues, en étant honnête avec eux. Une communication franche, respectueuse et alignée avec vos valeurs crée bien plus de lien qu’une politesse figée ou des sourires de façade.
La différence entre gentillesse et bienveillance
La gentillesse, c’est parfois dire « oui » pour éviter le conflit. La bienveillance, c’est dire « non » sans blesser. Nuance de taille. Une étude parue dans le Journal of Experimental Social Psychology montre d’ailleurs que les actes de gentillesse authentique ont un impact direct sur la qualité de vie au travail. Cela inclut des gestes simples mais sincères : remercier quelqu’un pour son aide, reconnaître les réussites de ses collègues, soutenir une personne en difficulté, ou tout simplement respecter le droit au « non ».
En prime, ce type de bienveillance est contagieux. Il crée un climat de confiance et encourage chacun à être soi-même, sans crainte du jugement ou de la sanction. Et cela, c’est infiniment plus puissant qu’un sourire figé.
Réconcilier efficacité et authenticité
Vous l’avez compris : il ne s’agit pas de bannir la gentillesse, mais de la réancrer dans quelque chose de vrai. D’oser dire : « Je ne suis pas disponible pour ça », « Je ne suis pas d’accord », ou même « J’ai besoin d’aide ». Ces phrases simples sont souvent redoutées… alors qu’elles peuvent transformer vos relations professionnelles.
Dans un environnement où le « toujours agréable » est valorisé, il faut ainsi parfois du courage pour être simplement soi. Cela ne veut pas dire être abrupte ou désagréable. Cela veut dire exister pleinement, dans toutes vos dimensions : vos forces, vos doutes, vos limites. Alors la prochaine fois que vous vous apprêtez à dire « oui » du bout des lèvres, posez-vous une simple question : « Est-ce que je me rends service… ou est-ce que je m’oublie ? ». Vous verrez, votre réponse peut tout changer.