Ce café emploie uniquement des femmes brûlées à l’acide et change les regards

Chaque année en Inde, 1000 femmes sont brûlées à l’acide et celles qui s’en sortent vivantes gardent des séquelles physiques à vie. Elles portent, sur leur peau, les traces de cette indescriptible barbarie. Ce que les victimes voient comme une monstruosité esthétique devient un critère avantageux pour intégrer le café « Sheroes Hangout » situé à quelques encablures du Taj Mahal. Une représentation nécessaire pour les personnes qui tentent de faire le deuil de leur ancien visage.

Un café, mais aussi un lieu de reconstruction

À quelques enjambées du Taj Mahal, monument qui grouille de monde et de curieux en quête de sagesse, se trouve un café un peu particulier. Ce n’est pas un café conceptuel comme il s’en fait partout, ni un énième attrape-touriste à la devanture tapageuse. C’est un espace où l’indicible devient visible. Il faut pousser les portes de ce bâtiment à la façade sobre pour comprendre la vraie nature de ce lieu, qui est un peu une utopie dans le chaos.

Les femmes qui y travaillent ont un point commun : elles ont la peau fondue par l’acide et les lignes du visage dissoutes. Ce n’est pas une anomalie génétique, ni les restes d’un accident involontaire. C’est le témoignage d’une atrocité sourde, dans un pays où les brûlures à l’acide sont presque un rite de passage. Alors que ces lieux de sociabilité font parfois de la discrimination au faciès, ici, c’est l’inverse. Les serveuses ont la peau carbonisée et des cicatrices apparentes, mais leur sourire est intact et illustre une intarissable rage de vivre.

Ce café qui répond au nom de « Sheroes Hangout », soit un « endroit pour les héroïnes », sonne comme une revanche. Il signe une renaissance pour celles qui ont frôlé la mort et connu la souffrance. Loin d’être une vitrine de l’horreur, c’est avant tout un refuge. Ces femmes, dont la confiance est partie en fumée en même temps que leur reflet, s’y sentent à leur place. Dans le regard des clients, point de pitié mais de la compréhension, de l’empathie et une admiration lisible. Les rescapées de ces violences inqualifiables ont la lumière qu’elles méritent.

 

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Faire la lumière sur un affreux fléau

Ce café inclusif aux vertus presque thérapeutiques n’a pas été créé par intérêt, ni pour la gloire. C’est l’initiative de l’association « Stop acid attack », qui lutte contre ce fléau de longue date et sensibilise sans jamais tomber dans le sensationnalisme. Ce café relevait presque de l’urgence vitale pour ces femmes, dont les blessures leur rappellent inlassablement ce qu’elles tentent d’oublier.

En Inde, les attaques à l’acide sont récurrentes pour ne pas dire quotidiennes. Chaque semaine, quatre à cinq Indiennes se font asperger de ce liquide hautement abrasif, souvent pour « excès de liberté ». La jerricane, objet du crime, est brandie par des proches comme une menace ou une punition imminente. Rituel d’humiliation presque ancré dans la culture, les attaques à l’acide rongent la peau mais aussi la joie, l’estime et l’espoir.

Panser la confiance des victimes

Au-delà des plaies physiques, il y a aussi les lésions de l’âme : celles qu’on ne peut pas apaiser avec une crème réparatrice ou estomper avec un peu de fond de teint. Ces blessures-là, qui se ravivent à chaque œil de travers et à la moindre messe-basse, sont certainement les plus difficiles à soulager. Dans ce café, dénouement de leur calvaire, les victimes ne se contentent pas de servir des boissons chaudes. Elles redécouvrent le sens du mot amour-propre et retrouvent foi en l’humanité.

Dans ce café, le tablier devient une cape et le sourire une arme de reconquête. L’argent récolté à travers les boissons chaudes et les brunchs participe à la reconstruction psychologique des victimes. Il permet d’offrir des soins et un accompagnement juridique à celles qui ont reçu la cruauté en réponse à un « non ».

Leurs bourreaux voulaient saboter leur avenir et subtiliser leur charme pour les rendre « insignifiantes », mais grâce à « Sheroes Hangout », elles connaissent la lumière et attirent les éloges. Les clients ne voient pas des cicatrices, mais des femmes courageuses, solaires et frondeuses. Et c’est un message d’espoir précieux pour toutes les personnes qui ont perdu leur confiance dans les flammes. Parce que ces images ne devraient pas heurter notre sensibilité.

Émilie Laurent
Émilie Laurent
Dompteuse de mots, je jongle avec les figures de style et j’apprivoise l’art des punchlines féministes au quotidien. Au détour de mes articles, ma plume un brin romanesque vous réserve des surprises de haut vol. Je me complais à démêler des sujets de fond, à la manière d’une Sherlock des temps modernes. Minorité de genre, égalité, diversité corporelle… Journaliste funambule, je saute la tête la première vers des thèmes qui enflamment les débats. Boulimique du travail, mon clavier est souvent mis à rude épreuve.

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