À l’ère digitale, les mères capturent leur bébé sous tous les angles et font de chaque petit moment de vie un shooting improvisé. Or, elles restent souvent absentes des clichés de famille, retenues derrière l’objectif. À l’époque victorienne, période où prendre une photo était une épreuve de patience et prenait bien plus qu’une milliseconde, les mères flottaient en arrière plan. Elles étaient physiquement présentes mais visuellement absentes, recouvertes d’un drap à la manière d’un fantôme. Ces portraits dignes d’un film à la Tim Burton interrogent le grand public, 200 ans après.
Des mères cachées sous des draps
Ces portraits vieillis figent le sang. Ils portent les stigmates du temps mais surtout ils suscitent un certain malaise chez ses spectateurs. Ils semblent rescapés d’une scène paranormale. Pourtant, ce sont de simples clichés juvéniles pris au saut du berceau à l’époque victorienne. Sauf que voilà, ils comportent des détails troublants, qui nécessitent presque de se frotter les yeux à plusieurs reprises. Contrairement aux photos professionnelles actuelles, qui mettent en scène des bébés dans des paniers en osier ou des draps en gaze de coton, celles-ci ont des éléments de décor atypiques. Comme une présence spectrale.
La silhouette des mères se devine derrière les enfants et s’apparente à une décoration vivante. Les mères supposées sont emballées dans des étoffes, qui ne prennent même pas le soin d’être discrètes. C’est comme si elles jouaient à cache-cache avec l’objectif et veillaient à ne pas se faire démasquer. Les enfants, sujets principaux de la photographie, campent sur des genoux invisibles, recouverts de rideaux ou sont enlacés par des bras simplement faits de tissu. Des mains surgissent de nul part donnant presque l’illusion d’un esprit errant et des visages féminins dépassent des divans en velours à la manière de la Dame Blanche.
À la différence des photos actuelles, qui révèlent explicitement la maman et la comptent en protagoniste, ces portraits d’enfant de l’époque victorienne la laissent au second plan. Dissimuler la mère sous des manteaux et la reléguer en objet peut sembler cruel voire glauque. Pourtant, c’était plus une technique de diversion qu’une réelle volonté de suppression.
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Une technique pour canaliser les bébés
En ces temps modernes, il suffit d’un simple clic pour immortaliser une scène de tendresse et suivre la frise chronologique des bambins. À l’époque victorienne, les familles devaient passer devant le daguerréotype, l’ancêtre de l’appareil photo, pour garder une trace palpable de leur histoire et graver sur papier glacé le minois de leur bébé. Cet accessoire, bien plus volumineux et encombrant que les polaroids et les smartphones qui règnent dans nos poches, nécessitait un temps de pose plus long, allant de 30 secondes à plusieurs minutes.
Il fallait donc ruser et tricher avec les moyens du bord. Les mères, cloisonnées dans la matière et converties en caméléon, étaient de précieux renforts émotionnels pour tenir le bébé en place pendant cette durée. Elles officiaient la photographie et assuraient son bon déroulé sans pour autant en prendre part, code esthétique de l’époque oblige.
Selon la théorie de Nagler, si les mères posaient sous un camouflage au lieu d’apparaître clairement sur la photo, ce n’était pas par contrainte mais par choix. « Les mères semblent avoir cherché à créer un lien intime entre l’enfant et le spectateur, plutôt qu’entre elles et l’enfant » peut-on lire dans un article du Telegraph.
Encore aujourd’hui, les mères sont rares sur les clichés
Si ces portraits d’enfant de l’époque victorienne occultent les mères et étouffent silencieusement leur rôle, les photos qui trônent dans nos albums personnels ne sont guère plus éloquents. Il suffit de parcourir ces livres souvenirs pour en prendre conscience. Les mères font des apparitions furtives entre les pages glacées mais elles restent souvent dans l’ombre, hors du champ. Même à l’heure des perches à selfie et des trépieds compacts, les mères finissent évincées de ce “un, deux, trois, sourire”.
Et Laura Vallet, bibliothécaire spécialisée dans la littérature jeunesse, a documenté cette disparition presque symptomatique. Comment ? En s’inspirant de sa propre expérience. « Sur les 450 photos que j’ai triées, mon mari apparaît deux fois plus que moi aux côtés de nos enfants » regrette-t-elle dans un post publié sur X. Son constat ? C’est comme si elle était figurante dans sa vie de famille alors qu’en réalité, elle y implique toute son âme et y consacre toute son énergie.
Ces photos de l’époque victorienne, déterrées des archives et exposées dans des musées, illustrent une fâcheuse tendance à éclipser les femmes. Cependant, malgré des outils modernes, les mères de famille connaissent encore trop peu la sensation du flash sur leur visage.
