Ce filtre à l’origine de nombreux pranks suscite la polémique

Sur les réseaux sociaux, les filtres sont de plus en plus réalistes et créent l’illusion parfaite. Si certaines femmes s’en servent pour se lisser le visage et acquérir un physique de poupée adroitement imité, d’autres prennent le parti inverse, en se défigurant. Dans les pixels abyssaux de TikTok, des internautes à l’humour douteux s’appliquent un oeil au beurre noir pour « piéger » leurs proches. Mais ce filtre « coquard » devenu le fruit d’une blague collective tend surtout à décrédibiliser les violences, voire à les glamouriser. Tandis que 118 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint l’an dernier, ce grimage 2.0 sonne particulièrement insultant.

Faire style d’avoir subi des coups, une blague de mauvais goût

En swipant sur TikTok, vous avez certainement déjà vu circuler des pranks. Ces canulars de nature plutôt gentillette sont l’équivalent du « vidéo gag » de l’époque. Au départ, il s’agissait simplement de blagues inoffensives et candides. Ces clowns sans nez rouge s’amusaient à placer des araignées en plastique dans le sac de leur ami.e tout en filmant leur réaction en caméra discrète. Rien de bien méchant.

Mais pour faire le buzz et gonfler les likes, des internautes avides de succès n’hésitent plus à franchir certaines limites, quitte à frôler l’indécence. Depuis quelque temps, un filtre qui reproduit des ecchymoses avec une fidélité déconcertante fait l’objet d’une « plaisanterie » complètement lunaire. Des femmes, en majorité, envoient des photos d’elles avec le visage tuméfié et l’œil violacé à leurs proches pour simuler les séquelles d’un uppercut. À chacune son scénario. Certaines disent avoir eu une altercation qui a mal tourné tandis que d’autres évoquent une mauvaise chute (peu crédible).

À quoi ça sert de simuler un oeil amoché ?

Le but de cette manigance ? Juger le degré d’inquiétude de la personne qui reçoit ce cliché trafiqué. Est-elle en panique, dans une rage monstre ou complètement indifférente ? Ce filtre « coquard », qui se greffe à de nombreux visages, n’est pas « une simple retouche » parmi d’autres. Il est détourné en test « d’affection » et c’est ce qui pose problème. Alors que de nombreuses femmes tentent quotidiennement de masquer leurs bleus sous d’épaisses couches de fond de teint ou des lunettes noires, ce filtre tourné à la dérision minimise tout un fléau.

Se montrer sous un air meurtri, avec des blessures physiques, n’a rien de drôle. Ça ne passe pas, au même titre que le « black face ». S’approprier la violence et en faire un sujet de rigolade revient à banaliser un phénomène de société qui rampe depuis des décennies et qui a déjà tué près de 50 femmes depuis le début de l’année 2024. C’est comme s’habiller en victime de l’Holocauste pendant Halloween ou Carnaval : c’est extrêmement scandaleux.

@anna.the.nurse

Has anyone done this to their labor nurse on accident? I have definitely dodged some kicks to the face after doing labor & delivery for so long. I knew I was going to push with someone after my break, I was kind of scared that I would jinx myself 😆 #laboranddelivery #labor #laboranddeliverynurse #labornurse #pushing #pushit

♬ Funny – Gold-Tiger

Résurrection d’une tendance honteuse qui ne date pas d’hier

Ce filtre « coquard » est plus « sophistiqué » que ses anciennes versions, ce qui est d’autant plus troublant. Parce que oui, ce n’est pas la première fois que des internautes s’amusent à travestir les signes visibles de la violence domestique. Déjà en 2021, le dénommé « bruised filter » dessinait de fausses balafres sur la peau.

Des griffures sur la joue, une entaille semi-profonde en travers du nez ou encore un œil boursouflé injecté de sang… Les reproductions étaient plus « cheap », mais tout aussi odieuses. D’autant qu’à cette époque, les internautes sortaient des mensonges d’un autre level, plus absurdes. « Je suis tombée à cause de mes crocs », « j’ai chuté sur le tapis roulant de la salle », « je me suis cognée dans le placard »… autant d’excuses qui atténuent la gravité des violences conjugales.

En plus de se moquer des victimes, le filtre « coquard » alimente une culture de la méfiance et de l’insécurité au sein des relations. C’est comme cette histoire de Pierre et le loup que les parents nous ont rabâchée pendant toute notre enfance. Si dans le pire des cas, ces plaies venaient à être réelles, l’entourage peut développer des doutes et ignorer cette détresse. Dans le même esprit, il existe également le « cheating prank » qui consiste à faire croire à son/sa partenaire qu’on le.a trompe. Une « farce » qui est susceptible de rompre la confiance définitivement, tout comme le filtre « coquard ».

@sarahlovell_321

POV: you’ve been trying to get rid of the grill we dont use for years. #prank #bruisedfacefilter #fyp #trending

♬ Radetsky March Classic Classic(829541) – Yuumi Iida

Bientôt un encadrement pour certains filtres problématiques ?

Sur les réseaux sociaux, ces filtres mis à disposition des plus jeunes ne sont pas seulement voués à s’attribuer des oreilles de Shrek ou des moustaches de chat kawaii. Ils ont un côté plus vicieux. Si de prime abord, le filtre « coquard » peut paraître « banal » au milieu de tous ces « costumes » virtuels, la manière dont il est employé le rend tout de suite plus infâme. Il est d’ailleurs à l’opposé polaire de tous les autres filtres qui tirent les traits, affinent le grain de peau et injectent du botox fictif dans les lèvres.

Mais le Royaume-Unis a pris une mesure drastique pour endiguer le règne des filtres « beauté ». Le pays a restreint son utilisation aux « influenceur.se.s », qui avaient tendance à en abuser. En plus d’accentuer la dysmorphie, de nourrir une mauvaise estime de soi et de pousser à la comparaison, ils affichent un reflet complètement truqué. Cette restriction est donc plutôt bienvenue, même si pour l’heure, elle ne concerne pas la France. En revanche, le filtre « coquard », lui, n’a pas encore été censuré et continue de nourrir des pranks. Ce qui est assez paradoxal, c’est que TikTok limite les contenus violents, mais encourage à arborer des hématomes.

Si le filtre « coquard » traite la violence à la légère, d’autres tendances s’attèlent aussi à ouvrir la parole sur ce sujet sensible et tristement actuel. La #mascaratrend, nom de code pour parler d’abus sexuels et de violence sans se faire éjecter du décor TikTok, a ainsi créé un mouvement de solidarité salutaire.

Émilie Laurent
Émilie Laurent
Dompteuse de mots, je jongle avec les figures de style et j’apprivoise l’art des punchlines féministes au quotidien. Au détour de mes articles, ma plume un brin romanesque vous réserve des surprises de haut vol. Je me complais à démêler des sujets de fond, à la manière d’une Sherlock des temps modernes. Minorité de genre, égalité des sexes, diversité corporelle… Journaliste funambule, je saute la tête la première vers des thèmes qui enflamment les débats. Boulimique du travail, mon clavier est souvent mis à rude épreuve.
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