Au-delà de toucher notre âme à chaque doigt posé sur le piano et d’être transcendée par ses partitions, la pianiste Yuja Wang déroge à la sobriété exigée de son milieu. Lors de ses prestations sur la scène internationale, elle se présente dans des tenues qui défient le dress code « prude » de la grande musique. Robes fendues ou recouvertes de paillettes, elle s’émancipe volontiers du combo jupe crayon et blouse immaculée.
Des tenues courtes qui dénotent avec le monde classique
La plupart des pianistes qui prennent place derrière leur instrument de prédilection arborent des costumes impeccables ou des tenues discrètes, qui répondent à une certaine modestie. Ils s’abstiennent de toute excentricité visuelle pour se fondre dans ce décor très strict. Les femmes semblent condamnées à porter cette petite robe noire à la coupe sage et aux détails simples tandis que les hommes doivent se contenter d’un col roulé sombre ou d’une chemise criante de pureté.
Yuja Wang, elle, n’a pas cette allure austère souvent attribuée aux musiciens classiques. Pas de col lavallière tiré à quatre épingles ni de jupe droite qui, sous prétexte de décence, recouvre les cuisses et dépasse le genou. Cette jeune virtuose de 30 ans, qui a poussé les portes du Conservatoire central de Pékin à 7 ans, fait beaucoup de bruits et pas seulement avec ses mains. Elle brave la monotonie ambiante de l’opéra avec des tenues au summum de la coquetterie. Autant le dire : personne ne la mène à la baguette !
Les cheveux en pétard, les mèches teintées en prune ou en violet, les chaussures dignes de Lady Gaga aux pieds, Yuja Wang a un look tonitruant. Sa silhouette est rythmée par des tenues qui défient les lois de la gravité et des textiles qui révèlent plus qu’ils ne laissent deviner. Sa musique est pleine de couleur et de texture, au diapason avec son style frais et fougueux. En mini-robe orange vif pour le Hollywood Bowl, en robe fuchsia scintillante coupée sur la cuisse pour le concert du Kimmel Center aux États-Unis ou en micro-robe à dos découvert au Sun Valley Pavillon, Yuja Wang ne manque pas de panache.
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Des robes comme un hymne à la liberté vestimentaire
Celle que l’on surnomme volontiers la Mugler de l’opéra et qui vit son art avec une intensité rare a toujours baigné dans un univers créatif. Un monde où la liberté d’expression n’est pas une option, mais un état d’esprit, un moteur. Née d’une mère danseuse et d’un père percussionniste, elle s’est découvert un don pour le piano. C’est une passion qui l’habite depuis qu’elle a six ans.
Elle a commencé à jouer du Chopin à un âge où les enfants alignent difficilement des mots. La fillette aux couettes et à la robe bouffante a peu à peu laissé éclore une artiste espiègle, fulgurante, presque intimidante. La prodige, dont le talent résonne au-delà des frontières, parle à merveille le langage du solfège, mais aussi celui de la mode. Elle en est convaincue : la tenue donne le ton et apporte de la résonance à ses mélodies.
Chaque tenue s’accorde avec son énergie du moment et s’harmonise avec ses gestes, ivres d’émotions. « Si la musique est belle et sensuelle, pourquoi ne pas s’habiller en conséquence ? », répond-elle de façon presque philosophique au Guardian lorsqu’on la questionne sur ses choix de penderie. Si de plus en plus de pianistes changent de refrain sur leur corps par rébellion ou lassitude, Yuja Wang propose un spectacle qui s’écoute autant qu’il se regarde. Elle prouve qu’on peut honorer le génie artistique de Brahms et Beethoven en robe serrée, en strass et en soulier démesuré. Que le classique peut coexister avec la modernité.
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Sa musique adoucit les moeurs, mais pas son dress code
Avec son style signature et son excentricité incontestable, Yuja Wang ne s’est pas attirée que des éloges sur la scène musicale. Elle a titillé la corde sensible des puristes de l’opéra. Nombreux sont les réactionnaires qui ont haussé le ton et réagi en fanfare à ses démonstrations de style.
En 2011, lors de sa représentation au Hollywood Bowl, le critique musical Mark Swed était intransigeant sur sa robe corail et voyait presque en elle un péché textile. « Si elle avait été moins courte, le Bowl aurait peut-être été contraint d’interdire l’entrée aux mineurs de moins de 18 ans non accompagnés », écrivait-il dans le Los Angeles Times. Deux ans plus tard, Jay Nordlinger, critique du New Criterion, lui emboitait la plume, allant jusqu’à comparer la robe rouge de l’artiste à une « tenue de strip-teaseuse ».
Si dans le monde de la pop, ces tenues sont presque la norme, dans le registre classique elles sonnent presque comme une impolitesse voire même une infamie. Il faudrait que les pianistes s’en tiennent à un dress code fade, insipide et soporifique alors que leurs mains disent tout le contraire. Celle qui a décroché le prix Gilmore Young Artist 2006 et qui transforme tout ce qu’elle touche en or fait preuve de justesse et de discipline ailleurs que dans sa tenue. Et c’est suffisant.
Yuja Wang n’a ainsi pas l’intention de raccrocher les paillettes et les pièces fantaisie. Au contraire, c’est ce qui fait son identité et loin d’étouffer son talent, ses tenues l’amplifient.
