La « Pilates girl » fascine certains milieux masculinistes : ce que révèle cette nouvelle obsession

Les masculinistes assumés, les mâles Alpha de la première heure et les incels adeptes de l’esthétique viriliste ne sont plus obnubilés par les femmes en tablier fleuri et au brushing impeccable. Ils préfèrent désormais une figure plus moderne : une sportive en legging pastel, qui rejoint sa salle de Pilate reformer avec un matcha dans une main et un tapis rosé sur l’épaule. La Pilates girl est leur nouvelle muse, l’élue de la manosphère. Les masculinistes l’épingle sur leur forum comme un poster de Beyoncé dans les chambres d’ado.

La Pilates girl, remplaçante de la tradwife ?

Au-delà d’incarner un « idéal de beauté », la Pilates girl agite également l’imaginaire des masculinistes, lassés de la « tradwife » aux bigoudis figés. Hashtag soumis à la folie du clic, c’est aussi devenu un nom de référence sur les forums obscurs de la manosphère. Ces hommes, qui se taillent la mâchoire à coup de marteau et répandent leur testostérone comme un poison discret, se passionnent pour les Pilates girl. Ces filles qui portent des guêtres molletonnées, des serre-têtes en velours et qui investissent des salles minimalistes avec leur smoothie à emporter.

Opposées solaires de la bodybuildeuse aux bras d’acier et aux cuisses blindées, la Pilates girl n’est pas seulement une femme qui se contorsionne sur des machines incompréhensibles et qui renforce ses muscles profonds au gré de postures techniques. Elle porte avec elle une philosophie de vie et de nombreux symboles. Dans son starter pack, il y a des poids plumes qui ne risquent pas de gonfler les bras, des serviettes avec l’empreinte des marques de luxe, des gourdes XXL au design girly.

Si les masculinistes n’ont que le mot « Pilates girl » à la bouche, ce n’est pas par intérêt pour cette discipline, « trop doux » pour leur égo. Cette femme, qui aspire simplement à bouger sans abîmer ses articulations, rassemble tout ce qu’ils espèrent d’une épouse. Selon le créateur de contenu Christian Bonnier, c’est même un indicateur, un « green flag ». « Si votre copine fait du Pilates, épousez-la immédiatement », scande-t-il sur la toile. D’après ses conclusions hâtives, cette frange de la population féminine qui ne jure que par les smoothies bowl et les salades healthy « elle ne sort pas le week-end pour pouvoir se lever tôt ». Il poursuit « et elle reviendra de bonne humeur parce qu’aucun type louche ne l’a draguée ».

Comment les masculinistes ont détourné la Pilates girl ?

Si les masculinistes se sentent menacés par les femmes qui soulèvent de la fonte et qui entreprennent des prises de masse, ils sont complètement fascinés par celles qui affûtent leur corps en douceur, sur des tapis en mousse aux teintes délicates. Immunisée contre les critiques et les châtiments virtuels, la Pilates girl bénéficie d’un sacré traitement de faveur sur ces plateformes impénétrables. C’est certainement l’une des seules femmes à attirer les éloges plus que la sanction. Cette femme, qui n’avait pas vocation à devenir le portrait robot de la mariée rêvée, ni à être le sujet principal des masculinistes, revient désormais en boucle dans les contenus des Don Juan auto-proclamés et des gardiens de l’ère patriarcale.

Les masculinistes ont une vision très limitée et même faussée de la Pilates girl. Dans leur esprit, il s’agit là d’une fille au mode de vie sain, qui se concocte des plats diététiques, qui prend soin d’elle dans les moindres détails et qui se muscle avec modération. Autre avantage avancé par ces hommes qui veulent faire régresser la société : la Pilates girl ne franchit les portes de la maison que pour assurer ses entraînements.

« La ‘manosphère‘ a une conception rigide de ce que devrait être une femme. Une épouse traditionnelle, soumise, au foyer, qui correspond à une certaine esthétique. Je pense que le stéréotype associé au Pilates est lié à cette esthétique », résume la chercheuse Mariel Barnes, qui s’est exprimée auprès du média « 19th News ». En résumé, la tradwife nouvelle génération ne s’affaire plus à astiquer le foyer, mais à enchaîner les postures acrobatiques en top cache-cœur. De dangereux amalgames d’images qui font des pilates girl des proies.

Le « Pilates », plus seulement une pratique : un critère de sélection

À la différence de la tradwife auto-proclamée, qui se vante de passer le balais et de préparer des bons plats mijotés à son mari, la Pilates girl est victime, malgré elle, d’une interprétation erronée. Les masculinistes, qui se plaisent à faire des généralités, estiment qu’une femme qui a une routine matinale, une carrure minimaliste et un attrait pour les sports paisibles a un potentiel de « docilité » élevé.

Ces hommes, qui regrettent l’époque de la dépendance financière et du viol conjugal, en font même une « condition » en amour. Un candidat de la saison 10 de « Love is Blind » nommé Chris a d’ailleurs démocratisé cette nouvelle injonction. Son « type », c’est « une femme qui fait du Pilates tous les jours ». Si sa prétendante ne lève pas les jambes sur un Pilate reformer et ne transpire pas la rose, c’est un non catégorique.

Dans les colonnes de 19th News, Mariel Barnes met en garde : le mot « Pilates » est désormais une sorte de « code », un détail d’alerte qui trahit les masculinistes sous couverture. Notamment sur les applications de rencontre. Si au gré de vos swipes, vous croisez un homme qui s’intéresse d’un peu trop près au pilates, ne tombez pas dans le piège.

La Pilates girl n’est pas une promesse de soumission emballée dans un legging pastel. Et vouloir la réduire à cela en dit long sur ceux qui la fantasment ainsi.

Émilie Laurent
Émilie Laurent
Dompteuse de mots, je jongle avec les figures de style et j’apprivoise l’art des punchlines féministes au quotidien. Au détour de mes articles, ma plume un brin romanesque vous réserve des surprises de haut vol. Je me complais à démêler des sujets de fond, à la manière d’une Sherlock des temps modernes. Minorité de genre, égalité, diversité corporelle… Journaliste funambule, je saute la tête la première vers des thèmes qui enflamment les débats. Boulimique du travail, mon clavier est souvent mis à rude épreuve.

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