Vous avez le ventre plein et l’appétit comblé, mais il reste encore quelques morceaux dans votre assiette. Vous faites un effort pour la déblayer jusqu’à la dernière miette. Non, ce n’est pas la petite voix critique de vos parents qui remonte dans vos oreilles, mais la culpabilité de la dernière bouchée, un phénomène psychologique discret où votre cerveau dit oui quand votre estomac crie non.
Une forme de politesse, mais pas seulement
C’est une situation que vous connaissez par cœur. Vous venez de vous remplir la panse et vous n’avez littéralement plus de place que ce soit pour quelques grains de risotto ou un ridicule bout de gâteau. Sauf qu’au lieu de repousser l’assiette et de replier les couverts par-dessus pour dire que vous en avez assez, vous portez ces bribes de repas à votre bouche.
Ce n’est pas de la gourmandise, ni le relent d’un traumatisme d’enfance, mais un réflexe de savoir-vivre. Vous êtes au bord de la saturation, mais une petite voix vous murmure « tu ne peux pas gâcher ça, ce serait mal vu ». Vous êtes à deux doigts de la crise de foie, mais vous vous forcez pour ne pas fâcher votre hôte. Il faut dire que pendant l’enfance les parents étaient intransigeants et ne toléraient pas cet abandon de plat.
Pourtant, vos parents, qui vous obligeaient à finir votre assiette et à la laisser aussi propre qu’à la sortie du lave-vaisselle, n’y sont pour rien. Ils ont connu les oranges sous le sapin, la soupe populaire, le rationnement, les quantités limitées. Pour eux, laisser quelques spaghettis ou deux trois bouts de steak est inconcevable pour ne pas dire insultant. La culpabilité de la dernière bouchée est un héritage de survie transposé à la mauvaise ère, celle de la surconsommation. Si cette mentalité zéro gaspi d’après-guerre perdure, le diamètre des assiettes, lui, a changé et les portions doublées.
On a de la nourriture en pagaille, mais notre cerveau, lui, vit encore comme si la disette pouvait surgir à tout moment et nous laisser mourir de faim. C’est l’apocalypse alimentaire face à l’orgie. Ce qui autrefois était une nécessité vitale s’apparente désormais à du gavage.
Rentabiliser le plat que vous avez préparé ou acheté
Dans un restaurant, vous surestimez parfois votre appétit et commandez la « totale ». Sauf que voilà, après une entrée riche et un plat copieux, le dessert vous dégoûte plus qu’il vous attire. Or, pas question d’y taper un croc et de l’abandonner sur le coin de la table. Vous avez l’impression de voir votre argent partir à la poubelle. Maintenant il existe les fameux doggy bags pour emporter vos restes et amortir les coûts autant que le goût. Pourtant, même avec cette option, la culpabilité de la dernière bouchée reste un symptôme chronique.
On préfère terminer notre assiette quitte à être nauséeuse pendant des heures et subir une digestion chaotique plutôt que de se sentir « perdant ». Et ce mécanisme vaut aussi avec d’autres loisirs, moins épicuriens. On se sent obligée de regarder un film jusqu’à la fin même s’il nous ennuie à mourir et on s’obstine à poursuivre un livre jusqu’à la dernière page alors qu’il nous perd à chaque mot. C’est un automatisme émotionnel. Parce que finalement pour notre cerveau, le gaspillage est un synonyme d’échec et il déteste ça.
Les conseils des psychologues pour la surpasser
La culpabilité de la dernière bouchée est assez sournoise. Vous êtes partagée entre la sensation d’accomplissement et le malaise. Vous savez que vous avez fait une « bonne action » en avalant ce dernier morceau, mais en même temps vous vous en voulez de ne pas avoir respecté les limites de votre corps. Cette bouchée, que vous regrettez toute la journée et qui vous reste en travers de la gorge, vous chagrine.
Pourtant, lorsque vous vous dévouez pour manger la dernière part de cake, c’est peut-être le signe d’une « nourriture refuge ». « Les personnes qui finissent leur assiette ne se contentent pas de se remplir le ventre. Elles comblent peut-être aussi un vide émotionnel, car la nourriture a un effet anesthésiant et libère des endorphines », explique le psychologue Matthew Morand dans les colonnes du HuffPost US. Voici comment convertir la culpabilité de la dernière bouchée en alimentation consciente :
Faites une pause au milieu du repas
Pas pour vous contrôler. Juste pour vous écouter. Avant la dernière partie de l’assiette, prenez une respiration et demandez-vous : « Si j’arrête là, est-ce que je me sens privée… ou simplement rassasiée ? ». Ce petit moment de conscience suffit souvent à vous faire sortir du mode automatique.
Aidez vos yeux à ne pas décider à la place de votre corps
On mange aussi avec la vue, et les grandes portions brouillent facilement les signaux internes. L’idée n’est pas de se faire un festin dans le noir ou de se bander les yeux à chaque repas. Essayez de vous servir un peu moins, de choisir une assiette plus petite, ou de mettre une partie de côté avant de commencer. Ce n’est pas une règle, c’est un coup de pouce pour rendre l’écoute de soi plus facile, moins noyée sous l’abondance visuelle.
Remplacez le contrôle par la compassion
Finir son assiette n’est pas une obligation morale. Votre estomac n’est pas une poubelle de secours. Vous avez le droit de dire : « J’ai assez mangé, et je m’arrête là ». Ce n’est pas du gaspillage. C’est une forme de respect envers votre corps. De la même manière que demander du rabe, rien n’est interdit. Ce qui importe ce n’est pas ce que les autres pensent, mais ce que votre corps exprime.
Manger cette dernière bouchée, qui semble vous juger de l’autre côté de l’assiette, n’est pas une preuve de « bonne manière ». C’est de l’auto-sabotage involontaire. Alors la prochaine fois, donnez raison à votre estomac, pas aux injonctions.
