« Je suis une baddie » : pourquoi cette expression séduit de nombreuses femmes

C’est un mot qui s’écrit en lettre capitale sur les réseaux sociaux et qui sonne presque comme un refrain féministe. Plus qu’un simple adjectif poncé à travers des hashtags, ce terme inspiré de l’anglais et popularisé par Aya Nakamura est le nom de code des femmes confiantes, libres et à la pointe du style. C’est une autre définition de la féminité et beaucoup de femmes se reconnaissent dans la “baddie”. Mais qui se cache derrière cette figure, version vivante de la Bratz ?

« Baddie » : aux origines d’un mot devenu identitaire

Dans son récent titre “Sexy Nana”, hymne à la sororité et à l’indépendance des femmes, Aya Nakamura dit “je ne suis qu’une baddie” d’un œil provocateur et l’index manucuré posé sur la canine. Il n’en fallait pas plus pour lancer un mouvement de fond et en faire un cri de ralliement. Cet anglicisme, ancré dans le vocabulaire de l’argot, n’est pas une version rafraîchie du “swag”. Difficile de lui trouver des synonymes ou une traduction unique. Chaque femme en donne sa propre interprétation de l’autre côté des pixels. Cependant, quelques détails esthétiques prédominent sur les publications estampillées du mot “baddie”.

Sourcils structurés, teint poudré, bouche ornée de gloss et dessinée au crayon, faux cils accrochés au regard, démarche assurée à en faire courber des têtes, cascades de bijoux dorés et ongles taillés comme des griffes. Voilà le portrait-robot de la “baddie”, cette femme sûre d’elle, qui connaît son potentiel et qui n’a jamais peur d’en faire trop. Pour la muse du rap Aya Nakamura, incarnation de la “baddie” dans toute son opulence, les attitudes ne mentent pas. Dans une chanson éponyme, elle donne presque la ligne de conduite de la baddie, intimidante, dominante, démonstrative et à l’aise avec son corps.

La “baddie” n’est pas seulement une tendance virale où les femmes puissantes se déhanchent en léopard et en semelle vermillon. C’est une affirmation de soi, un label militant dans une société qui veut soumettre les femmes à un idéal lisse et aseptisé. Dérivée de “bad”, cette expression n’a pourtant pas une connotation péjorative ni la teneur d’une insulte. C’est le raccourci de la “bad girl” : une fille à la sensualité assumée, l’antagoniste de la “clean girl” au minois épuré et au mode de vie filtré.

La « baddie », une féminité assumée et mise en scène

À la différence des autres “modèles”, la “baddie” a de multiples facettes et ne se résume pas à un seul profil type. Toutes les femmes peuvent prétendre à ce titre, même si elles n’ont pas des chaussures montées sur aiguille ou un “full face” comme en 2010. Alors que les diktats voudraient que les femmes se fondent dans un moule prêt à l’emploi où rien ne dépasse, la “baddie” est une sorte d’esthétique de la révolte, une rébellion visuelle. Elle arbore un makeup chargé là où les normes conjuguent les interdits. Elle porte des tenues faibles en tissus qui flirtent avec sa peau et que la société qualifierait volontiers de “vulgaire” ou “aguicheur”.

La “baddie” dynamite les cases étriquées dans lesquelles les femmes tentent désespérément de rentrer depuis la nuit des temps. À en croire son image soignée et volontairement magistrale, on pourrait penser qu’elle se plie aux injonctions de beauté, mais en réalité, elle se les réapproprie à sa manière et les détourne à son avantage.

Les plus réfractaires la voient comme une pin-up prétentieuse et superficielle, mais les principales intéressées, elles, y trouvent un regain d’estime, un symbole d’émancipation. La “baddie” n’est donc pas un archétype de plus parmi une longue liste, c’est un terme refuge où les femmes peuvent être pleinement elles-mêmes sans devoir justifier leurs actes ou prouver leur “dignité”.

L’opposé de la femme sage et docile vendue par la société

Depuis presque toujours, les femmes ont appris à se faire discrètes dans l’espace public, à servir leur prochain, à sacrifier leur bien-être pour celui des autres et surtout à rester à leur place. Dès qu’une femme échappe à ce règlement intérieur strict, on la traite d’hystérique, de fille facile ou de féministe extrémiste. La baddie, elle, illustre tout ce que la société déconseille formellement depuis des années et représente un réel danger pour cet idéal bâti de toute pièce sur des fantasmes masculins.

La “baddie”, c’est cette femme qui contrarie tout un imaginaire par son aura irradiante, son franc-parler, son regard de braise et son apparence des grands jours. C’est cette femme qui s’affirme au lieu de s’écraser, qui fait du bruit au lieu de se replier dans le silence et qui brille sans jamais s’excuser.

Quand un mot devient une déclaration de confiance

Insoumise dans l’âme, la “baddie” est au climax de la confiance en soi : elle n’a pas besoin de livre de développement personnel pour s’aimer sans modération. Avec son égo d’acier, sa philosophie “je m’en foutiste” si caractéristique et son attitude fière, elle prétend nourrir l’estime des femmes et non pas leurs complexes. Se dire baddie, ce n’est pas seulement décrire son apparence : c’est affirmer une identité, une assurance et une forme d’empowerment.

Même si ce mot fédérateur semble avoir ni carnation ni morphologie, il réunit essentiellement des femmes noires, qui voient en la “baddie” une façon de se raconter et de se mettre en lumière. Cependant, dans une publication édifiante du média Diaspora.fr, la journaliste @mariamkbr reproche à ce mot d’être devenu trop “cliché” et d’avoir mué en fourre-tout. Selon elle, il emprisonne les femmes noires au lieu de leur profiter. Pourquoi ? Parce que la “baddie” est censée avoir une perruque parfaitement ajustée, des lèvres chargées de gloss sirupeux, des cils XXL et une tenue faussement stéréotypée.

Il y a toujours une trame, un fil conducteur et comme souvent la personnalité disparaît au profit de l’apparence. D’autres estiment que la “baddie” appartient à la culture du vide et le camp féministe, lui, est mitigé. Il y a celles qui estiment que la “baddie” est épanouissante alors que les plus sceptiques pensent qu’elle n’est que le prolongement des injonctions. Sauf qu’ici la perfection n’est plus imposée, mais théâtralisée.

Après tout, être une “baddie” pourrait bien ne jamais avoir été une question de faux cils, de gloss ou de talons. Ce serait plutôt une manière de regarder les normes droit dans les yeux et de décider soi-même de ce que l’on veut en faire.

Émilie Laurent
Émilie Laurent
Dompteuse de mots, je jongle avec les figures de style et j’apprivoise l’art des punchlines féministes au quotidien. Au détour de mes articles, ma plume un brin romanesque vous réserve des surprises de haut vol. Je me complais à démêler des sujets de fond, à la manière d’une Sherlock des temps modernes. Minorité de genre, égalité, diversité corporelle… Journaliste funambule, je saute la tête la première vers des thèmes qui enflamment les débats. Boulimique du travail, mon clavier est souvent mis à rude épreuve.

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