En général, lorsque les jeunes se rendent aux portes des boîtes de nuit, ils y vont en compagnie de leurs fidèles amis. Et s’ils n’ont pas le permis, les parents jouent les chauffeurs, mais jamais les accompagnateurs. Dans ces lieux festifs rythmés par les platines et surplombés par les boules à facettes, l’entrée est très sélective. Pourtant, si le règlement intérieur prévoit un âge légal, il ne prévoit pas d’âge limite pour passer le contrôle du vigile. Dans le quartier animé East Village de New York, venir avec ses parents n’est pas une honte, mais un réjouissant coupe-file.
Quand papa et maman deviennent des invités premiums
Dans un club de Manhattan nommé Joyface, les jeunes, qui célèbrent leur majorité sous les faisceaux colorés, les poignets dirigés vers les projecteurs, ont tout intérêt à débarquer au bras de leurs parents. Là-bas, ce n’est pas une scène rare et encore moins une atteinte à la réputation. Cette boîte de nuit, implantée dans un quartier qui ne dort jamais et qui voit défiler des silhouettes pailletées jusqu’au petit matin, déplie le tapis rouge aux parents.
Souvent mis à contribution pour faire le taxi, ils se garent à quelques rues du point de réunion des noctambules de sorte à rester incognito. Ils veillent à appliquer les directives de leurs enfants et attendent sagement derrière l’habitacle. Régulièrement appelés en renfort par des grands enfants suffisamment matures pour passer l’examen des vigiles, mais pas assez pour rentrer seuls à la maison, ils sont de simples spectateurs. Or, dans ce club, situé non loin des buildings qui ont servi de décor à Blair Waldorf et Serena Van der Woodsen dans « Gossip Girl », les parents ne sont plus des babysitters en filature ou des intrus. Ce sont des êtres privilégiés. Ils bénéficient d’un véritable traitement de faveur.
D’ailleurs, cette adresse bien connue des couche-tard, l’affiche en évidence sur son compte Instagram « venez avec vos parents et entrez directement ». Une façon de les inclure à la fête et de les réconcilier avec cet univers moite propice au lâcher-prise. Venir avec ses parents n’est pas un motif rédhibitoire, c’est un passe-droit, un ticket d’entrée assuré. Ici, les parents sont reçus comme Beyoncé ou d’autres stars mondiales.
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Une discothèque où les rides ont aussi le droit de danser
En poussant les portes de ce monde parallèle où la lumière éclaire à peine les visages et où les décibels rendent chaque conversation inaudible, les parents ne risquent pas d’être dépaysés. Tout est fait pour qu’ils se sentent dans leur élément et qu’ils remplissent le dancefloor. Ce lieu semble d’ailleurs figé dans une autre époque. Il a des airs de salon familial des années 1970, entre boiseries, lit à eau et décoration rétro. La playlist rend aussi un hommage aux tubes nostalgiques et à leurs remixes, dans une ambiance qui rappelle les mariages où toutes les générations finissaient par se retrouver sur la piste.
Et le corps des parents ne tarde pas à s’agiter, transcendé par ces hits qu’ils ont usé dans le poste de radio. Loin de camper sur les banquettes matelassées et d’apprécier ces mouvements de foule à distance, ils improvisent des chorégraphies que leur silhouette n’a pas oubliées. Les parents, venus à reculons pour faire plaisir à leurs enfants, arrivent en se fixant une heure et finalement, ils retardent le moment de quitter la salle et retiennent leurs enfants « en otage » devant la table de mixage.
Si ce club affiche ce parti-pris intergénérationnel et en fait presque un crédo, ce n’est pas pour attirer le buzz ou surfer sur la tendance d’un concept inédit. En réalité, c’est un clin d’œil familial touchant de la fondatrice du lieu, Jennifer Shorr. Elle a créé cet espace en référence à sa propre mère, surnommée Joyface. Elle l’a naturellement pensé comme un théâtre de souvenirs plus qu’une zone d’ivresse.
Faire tomber les barrières de l’âge à coups de déhanchés
Aux yeux des enfants, les parents ont toujours été des parents : des adultes responsables et sérieux avec des crédits immobiliers sur le dos et des factures à régler. Selon eux, ils ont passé l’âge de poncer leurs chaussures sur le dancefloor et de se secouer à en avoir des courbatures le lendemain. Pourtant, ce n’est pas parce qu’ils ont des cheveux grisonnants, une peau qui commence à se froisser et un âge dit avancé qu’ils doivent déserter ces endroits où la sueur se mêle aux cocktails.
D’ailleurs, s’il faut être majeur pour pénétrer dans ces temples de tous les possibles, il n’y a pas d’interdits pour les séniors. Alors que dans les boîtes de nuit plus traditionnelles, les parents sont plutôt des espèces en voie de disparition, chez Joyface ils sont en terrain conquis. Une initiative précieuse dans une société qui a tendance à coller des dates de péremption sur les visages et à confondre joie de vivre et respectabilité. Joyface ne cherche pas simplement à tolérer les fêtards d’âge mûr, mais à leur réserver une place de choix dans un paysage où personne ne les attend.
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Et si la fête devenait une affaire de famille ?
Les rares scènes où les enfants partagent une danse avec leurs parents traînent quelque part dans un caméscope. Cette preuve de complicité reste gravée sur une cassette VHS ou un DVD et prend la poussière dans les archives familiales. Les seules occasions qui permettent ce rapprochement festif se résument au mariage d’un proche, aux anniversaires à chiffre rond ou à l’inauguration de la retraite.
Cependant, quand les enfants franchissent le cap de la puberté, ils préfèrent se trémousser tranquillement sous les boules à facette que de synchroniser leur corps à celui de leurs parents sur un Kuduro ou un Madison. Pour ne pas perdre ce rituel familial cloisonné entre les murs des salles des fêtes de village, certains clubs comme le Joyface rappellent que les parents ne sont pas hors sujet dans le milieu de la nuit. Ils ne sont pas là pour fliquer leurs enfants, tenir un compte à rebours ou calculer le nombre de cocktail ingurgité. Parfois, les rôles s’inversent et ce sont aux enfants de raccompagner leurs parents. Il faut le vivre pour le croire.
Finalement, au Joyface, les parents ne sont plus ces rabat-joie qui attendent impatiemment le retour de leur progéniture, le regard rivé sur l’horloge. Ils deviennent les complices de leurs folies nocturnes. Une jolie manière de rappeler que les rides n’empêchent pas de remuer du bassin et qu’il n’y a pas d’âge limite pour faire vibrer le dancefloor.
