Après le sac cabossé, qui donne l’illusion de longues années d’usage, place aux sacs en trompe l’œil. Désormais, les it-girls et les célébrités branchées rangent leurs effets personnels dans des écrins en forme de grenouille, de baguette, de bouteille de javel ou de taxi anglais. Les sacs qui se suspendent au bout des bras ressemblent à tout sauf à des sacs. Ces accessoires de rangement, qui arborent volontiers le label “WTF”, confirment l’ère du maximalisme.
Le novelty bag, des sacs en trompe l’oeil
Vous pensiez que le sac asymétrique et les modèles aux formes organiques étaient au summum de l’originalité ? Pourtant, le novelty bag pousse l’extravagance à l’extrême et redouble de fantaisie. Si les mannequins de la Fashion Week faisaient récemment la promotion des sacs à mains abîmés et tâchés, leur apportant un certain “vécu”, désormais elles se baladent sur le catwalk avec des pigeons en bandoulière et des grappes de raisin plus vraies que nature en minaudière.
Ces sacs, qui surpassent les limites de la créativité et opèrent un savant jeu de transformation, imitent des objets, des animaux, de la nourriture sur une pièce ordinairement sage et sobre. Ils semblent tout droit sortis d’un rêve ou d’un conte à la Lewis Caroll. Un sachet de chips, une horloge, une maison de poupée, une théière ou encore une cabine téléphonique londonienne… Le novelty bag est plus qu’un sac c’est une œuvre nomade, une incitation au lâcher-prise, une ode à l’atypique.
Si aujourd’hui, Moschino convertit la théière en acier en ustensile mode et Valentino glisse des clutchs en forme de chat entre nos mains, la créatrice Judith Leiber est la pionnière de ce genre mi-ludique, mi-déjanté. C’est elle qui a initié cette tendance des sacs ovni. C’est dans son esprit que cette idée très conceptuelle a germé : celle de détourner n’importe quoi en sac à main désirable et créer une illusion d’optique collective. Ainsi chaque objet peut potentiellement devenir le patron du futur it-bag : un cornet de glace, une liasse de billets, un sac en plastique rescapé de nos passages en caisse, un avocat tranché et même un canapé vintage.
Voir cette publication sur Instagram
Voir cette publication sur Instagram
Les sacs-objets décalés, un moyen de s’affirmer
Pendant longtemps, on a suivi assidûment les prescriptions mode des fashionistas auto-proclamées et on a copié presque religieusement les looks des célébrités. On a empoigné des sacs cultes à l’image du Saddle de Dior et du Chanel Reissue 2.55, autrefois gage ultime de style et pourvoyeur de statut social. On excellait dans le jeu du copié-collé.
Cependant, le sac à main, accessoire très personnel voire même intime, est devenu un vulgaire calque et a fini par perdre son but originel de vue : nous rendre unique. Touché par cette épidémie du syndrome de l’imposteur et cette overdose de conformité, on aspire à se distinguer de la foule plutôt qu’à s’y fondre. On ne veut plus passer incognito au milieu de ces tenues, qui ne sont que des échos à des hashtags populaires. « Les sacs originaux permettent à celles et ceux qui les portent de se sentir comme des personnages principaux » déclare Shakaila Forbes-Bell, psychologue de la mode et de la beauté et auteure de « Big Dress Energy » dans les colonnes de Marie Claire UK.
Même si on cherche régulièrement l’approbation des autres, on souhaite de plus en plus amplifier notre personnalité et ça passe par l’art du vêtement. Ce n’est pas un caprice, mais un « besoin inné » comme le dit la spécialiste. Sauf que voilà, maintenant, il faut bien plus qu’une paire de chaussettes rentrée dans des escarpins et qu’une chaîne crochetée à son jean pour faire preuve de singularité. D’où l’essor de ces sacs à l’esthétique radicalement créative.
Un bel appât pour faire ressortir son enfant intérieur
Dans un monde saturé de mauvaises nouvelles et d’actualités désolantes, on se raccroche à des objets qui suscitent la nostalgie et qui nous font retrouver nos yeux d’enfant. Ce n’est pas un hasard si les pièces phares des années 2000 ressurgissent dans nos dressings et si des petites peluches aux dents acérées ornent nos sacs.
En ce sens, cette mode régressive et fantaisiste a quelque chose de presque thérapeutique, de profondément rassurant. Les guêtres, les portes-clés Hello Kitty, les jeans troués et les vestes à frange ne sont pas seulement des pièces mode, ce sont des renforts émotionnels, des doudous figurés. À défaut de pouvoir remonter physiquement le temps, les jeunes adultes trouvent des ruses pour retrouver l’innocence de leurs tendres années. Comment ? En achetant non plus des maisons de Barbie ou des petites voitures mais des sacs hybrides aux allures de tacos, de ballon de basket, de champignon et de soucoupe volante.
« Ces sacs ludiques permettent à celle ou celui qui les porte de retrouver cette insouciance, cette curiosité et cette créativité propres à l’enfance, dont il a été démontré qu’elles contribuent à réduire le stress » avance la thérapeute.
Ces sacs insolites cassent la rigidité du “bon goût”, longtemps dicté par des codes élitistes. Ils désacralisent le luxe en y injectant de l’humour et de l’absurde. Un sac peut être précieux sans être sérieux. Il peut être désirable sans être classique. Et surtout, il peut être remarquable sans chercher la validation.
