Le « baiser volé », pratiqué dans les cours de récréation au gré de « cap ou pas cap » et vanté à l’écran comme un acte romantique, n’a rien de fougueux ou de passionné. À l’ère post #MeToo, embrasser une femme par surprise et franchir le pas de ses lèvres sans prévenir est plus un flagrant délit d’agression sexuelle, qu’une tentative de « séduction maladroite ».
Le « baiser volé » encore tristement d’actualité
Dans l’imaginaire populaire, le « baiser volé » était une bagatelle, un signe que le cœur avait dépassé la raison. Il illustrait le courage d’avouer ses sentiments, une impulsion romantique voire un moment de passion inattendu. D’ailleurs à l’écran, celui qui « vole » un baiser est souvent dépeint comme quelqu’un qui ose franchir la barrière de la timidité.
Si les princes charmants Disney sont indéniablement les instigateurs du baiser non consenti, ils ne sont pas les seuls à poser impunément leurs lèvres sur celles de femmes qui n’ont rien demandé. Un « baiser volé » a d’ailleurs marqué l’histoire, capturé au sortir de la guerre et utilisé comme symbole de liberté. Cette photo de 1945, qui occupe certainement une page des manuels scolaires, montre un marin embrassant fiévreusement une infirmière dans la très célèbre rue de Times Square à New York.
À première vue, on pense à des retrouvailles enflammées entre un rescapé de guerre et sa femme. Pourtant, cette image raconte surtout un abus, une forme de harcèlement insidieux et rarement reconnu. L’homme en uniforme s’est jeté sur la bouche de cette inconnue, la faisant prisonnière de cette étreinte forcée.
La même scène s’est reproduite 80 ans plus tard, sur la pelouse de la FIFA Women’s World Cup lorsque Luis Rubiales s’est emparé de la tête de Jenni Hermoso pour lui infliger un smack. On se souvient encore de cet incident qui a secoué le monde du sport et entaché la victoire des joueuses espagnoles. Si autrefois ces images étaient réduites à un simple « coup des émotions », un geste emporté, aujourd’hui, c’est un élément à charge, une preuve irréfutable d’agression sexuelle.
Le « baiser volé » flirte avec l’illégalité
Il n’y a pas que les mains qui se baladent sans autorisation, les lèvres aussi, transgressent les lois de l’intimité. Dès la cour de récréation, le « baiser volé » se résume à un jeu ludique, une sorte de « balle au prisonnier » revisitée. Le mode opératoire ? Les garçons pourchassent les filles la bouche en avant et les soumettent à un baiser furtif pour ensuite prendre la fuite, comme des voyous. Et non, ça n’a rien d’innocent ni d’amusant.
Le « baiser volé », érigé en loisir de « Don Juan » et minimisé, est un comportement qui exige des sanctions. Rester passif face à cette prise d’otage buccale revient finalement à avouer que le corps des femmes est un bien en libre-service. Dans le Colorado, une école a pris une décision ferme : punir un élève à la hauteur de cet acte. Elle a ainsi suspendu un garçon de 6 ans, pris sur le vif en plein braquage corporel, en train d’asséner un bisou à une camarade, qui s’est débattue tant bien que mal. Ce qui a révolté les parents du fauteur de trouble, qui ont trouvé le mot « harcèlement sexuel » un peu « trop exagéré » pour des bambins à peine en âge de comprendre l’anatomie.
Dans ce genre d’affaires, inverser la culpabilité est une stratégie récurrente. On fait alors passer les filles pour des hypersensibles qui ne « savent pas rigoler » ou pour des drama queens, qui font des montagnes de pas grand-chose. Or donner un baiser sous la contrainte, c’est bafouer le consentement et prendre le corps des femmes pour acquis. D’où l’importance d’enseigner cette notion de bonne heure bien avant d’apprendre comment faire des bébés.
Le consentement : une priorité absolue
Pendant des années, à l’ère des phrases graveleuses, des mains sous les jupes, de la drague lourde en entreprise et du viol conjugal, le consentement était inexistant et n’avait aucune valeur juridique. À cette époque, les hommes se sentaient intouchables, immunisés par leur statut « dominant » et faisaient du corps des femmes leur propriété.
Aujourd’hui, malgré le retentissant mouvement #MeToo et les dénonciations en cascade, le consentement semble encore être une option. Dans certains pays, c’est même une utopie, une illusion pure. D’après les chiffres de l’OMS, 840 millions de femmes dans le monde sont les victimes collatérales de cette mentalité du « tout est permis ». Près d’une femme sur trois a ainsi subi des violences conjugales ou sexuelles au cours de sa vie. Or, le silence n’est pas une invitation et le corps féminin n’est pas un jouet, voué à assouvir fantasmes et pulsions.
Le consentement devrait être un automatisme, pas une exception. Le « baiser volé », héritage d’une ère où courtiser consistait à harceler, ne mène plus à une idylle radieuse, mais à une cellule miteuse. Ce n’est plus une formulation poétique pour décrire un challenge sentimental, c’est une bavure juridique.
