C’est dans l’espace confidentiel de sa cuisine, entre le réfrigérateur et le four, qu’une DJ a posé ses platines pour mixer non pas face à une foule en délire, mais devant l’objectif de sa caméra. Lorsqu’elle a troqué son gros sweat à capuches contre une robe un peu plus pauvre en tissus, le nombre de spectateurs a radicalement augmenté. Une – triste – preuve que les femmes sont plus appréciées pour leur corps que pour leur talent.
Des vues décuplés selon la tenue portée à l’écran
Lorsque la créatrice de contenu @two.face222 a lancé son live sur TikTok elle ne pensait pas que sa performance sonore allait devenir une expérience sociale à part entière. Cette DJ, qui se définit comme une « beatmakeuse expérimentale », a plus l’habitude d’improviser des sets entre les murs de son logement que sous les boules à facette. Cette jeune prodige des consoles, spécialiste des musiques hybrides et des mélanges insolites, a d’ailleurs un petit rituel numérique. Elle partage ses compositions rythmiques sur la toile, à travers des vidéos « live » qui ne laissent pas de place à la mise en scène.
Si certains groupes de rock ou de musique alternative s’adonnent à leur art dans l’ambiance poussiéreuse d’un garage, cette DJ, elle, plante son décor entre la corbeille de fruits, la rangée d’épices et la machine à café. Pour cause, son art s’écoute plus qu’il ne regarde. Pourtant, certains auditeurs semblent avoir d’autres intentions que de bouger les hanches et de divertir leurs oreilles en cliquant sur la miniature et en rejoignant cette fête 2.0.
C’est le terrifiant constat que cette DJ a fait, en changeant simplement de vêtements. Quand elle mixe en sweat gris opaque, le nombre de spectateurs monte à peine à 60. En revanche, dès qu’elle s’affiche dans une robe au col plongeant qui s’ouvre sur sa poitrine et qui révèle sa chaire au grand jour, le public se rue sur la vidéo. Même si la DJ reste statique et ne fait littéralement rien, elle parvient à fédérer près de 230 personnes. Cette vidéo, à la base lancée pour adoucir les mœurs, est alors devenue la pièce à conviction d’une sexualisation constante. « Ce qu’il vient de se passer sur mon live aujourd’hui prouve tout le problème lié aux femmes dans cette société », scande l’auteure de la vidéo en légende.
Voir cette publication sur Instagram
Le problème des algorithmes en toile de fond
« D’habitude j’ai 3 viewers en étant en sweat et il suffit qu’on voit un peu mes seins et l’algorithme explose », pointe la DJ, qui regrette de s’être muée en appât à fantasmes. Selon elle, il n’y a pas de doutes, ni de coïncidence. Si elle a réussi à franchir la barre symbolique des 200 vues, ce n’est pas grâce à son talent ou à son identité artistique clair-obscure. C’est un coup monté de l’algorithme, qui ne valorise les femmes que lorsqu’elles ont peu de tissu sur la peau. Parce que oui, les réseaux sociaux sont des vitrines sexistes où les femmes s’exhibent comme des objets et où le moindre contenu féminin prend vite une tournure érotique ou suggestive.
Un phénomène documenté par des équipes de l’University College London et l’Université du Kent dans une étude édifiante, mais surtout inquiétante. Après cinq jours d’utilisation, les chercheurs ont remarqué que l’algorithme TikTok vantait quatre fois plus de vidéos au contenu misogyne, comprenant l’objectivation, le harcèlement sexuel ou le discrédit des femmes, passant de 13 % des vidéos recommandées à 56 %. Et la DJ a été la victime malgré elle de ces robots à l’esprit mal placé, alors qu’elle voulait juste exercer son métier.
Les femmes DJ réduites à leur physique
Sur l’estrade des boîtes de nuit ou à l’affiche des clubs sélectifs, les femmes s’imposent de plus en plus. Elles représentent environ 25 % des line-up de festivals et 10 % des artistes bookés par les clubs les plus réputés. Ce job noctambule, qui se pratique sous des néons ou des fumées colorées, se féminise lentement.
Si les femmes ont tardé à occuper la scène électro c’est peut-être parce que ce monde désinhibé leur est hostile. Dans ces lieux où ces mesdames doivent couvrir leur verre au même titre que leur silhouette et ont le sentiment d’être des proies dans une cage aux lions, difficile de se déhancher sereinement.
Les femmes DJ, qui œuvrent dans la lumière des projecteurs et qui mettent l’ambiance dans la fosse, doivent sans cesse faire leur preuve et subissent des gestes déplacés en coulisse. Entre les vigiles qui rejettent en bloc leur titre, les clients masculins qui imposent une véritable dictature musicale ou ceux qui pensent la DJ acquise à cause d’une mini jupe portée sous 35°C, les figures féminines de la nuit passent soit pour des « gogo danceuses », soit pour des amatrices.
Pire, elles sont la cible de comportements punis par la loi. En 2023, elles ont brisé le silence derrière un hashtag qui sonne comme un refrain familier, le #MeTooDJ. La Française Paloma Colombe se servait alors d’Instagram comme d’un mégaphone. Dans une publication assourdissante, elle révélait les abus subis au cours d’un concert à Paris de la part du public et des techniciens.
Finalement, ce que « Two Face » vit dans sa vidéo n’est qu’un bref extrait de ce que les femmes de son rang endurent à chaque prestation. C’est également le reflet d’une société hypocrite qui incrimine celles qui portent des tenues courtes, mais qui ne se gêne pas pour s’affamer devant.
