Aujourd’hui, les tenues croisées sur le bitume se confondent avec les œuvres textiles excentriques des grands défilés. L’heure est aux pièces à l’esthétique controversée, à la cacophonie des couleurs, aux looks hybrides douteux, à l’anti-style. La mode actuelle éduque notre œil à la laideur et remet en question notre sensibilité à la beauté. Ces ensembles, incarnation même du mauvais goût, font mal à nos yeux, habitués à des allures épurées. Pourtant, ils attirent les éloges.
Remettre en cause les conventions de la mode
La Fashion Week, c’est tous les jours. Ces tenues de podium très conceptuelles, que seuls les gens du milieu peuvent comprendre et apprécier, deviennent doucement la norme dans l’espace public. Si autrefois, le ton était à la sobriété visuelle, à la modération des couleurs, à l’harmonie des matières, aujourd’hui, le libre-arbitre l’emporte sur les règles mode. Et ça donne lieu à des allures presque caricaturales, pour ne pas dire rocambolesques.
Aujourd’hui, les stylistes amateurs salissent volontairement leurs habits pour ajouter leur “touche personnelle”. Ils enfilent des chaussures à plateforme que même les Bratz n’ont pas en stock et s’accommodent des lunettes de soleil à visière. Ils fusionnent jogging d’époque aux teintes pop avec des mocassins dignes de Louis XIV et agrémentent le tout de Labubu. Un mélange détonnant de références mode qui enverrait cette pauvre Anna Wintour dans le comas. Les crocs sont les nouveaux escarpins et se parent de charms pour gagner en prestance. Les Ugg, chaussures longtemps décriées pour leur manque d’élégance, habillent les pieds de toutes les fashionistas.
Autrefois, la foule suivait un dress code strict et désormais, elle se plaît à faire de l’art abstrait voire du surréalisme avec ses tenues. Et cet attrait pour les jeans baggy, les mailles trouées, les sacs abîmés et les chaussures façon “sabot de cheval” n’est pas un énième coup de folie de quelques marginaux. C’est l’illustration d’une lassitude plus profonde, d’une quête de lâcher-prise. D’ailleurs, ce qui est moche pour les uns est flatteur pour les autres. Tout est question de perception. Et la mode, aussi paradoxale soit-elle, nous fait culpabiliser d’associer du noir avec du bleu marine mais vante les mérites des looks radicalement “laids”.
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Une rébellion contre l’esthétique lisse de la “clean girl”
Après avoir passé des années à penser nos tenues dans les moindres détails, à les imaginer dans nos têtes jusqu’à ne pas en dormir, on s’accorde la permission de porter ce que bon nous semble. On veut avoir carte blanche devant la penderie, pas suivre un règlement intérieur austère. Et cette rupture avec le style édulcoré de la “clean girl” se ressent dans les silhouettes.
Ainsi, le jean skinny, classé comme une aberration textile après son heure de gloire, revient sur les gambettes tandis que les lunettes aviateur XXL, associées aux intellos, s’invitent sur le nez de toutes les it-girls. Les guêtres, reliques de l’ère des émissions gym tonic, elles aussi, s’imposent sur de nombreuses chevilles, comme une provocation silencieuse.
Dans le monde de la mode, l’adjectif “moche” ne résonne pas toujours comme une critique sourde. C’est même un compliment. Il reconnaît le côté rebelle et recherché d’une tenue, l’esprit d’innovation. La mode emploie ce terme de façon positive là où d’autres utilisent des formules plus alambiquées comme “c’est spécial” ou “c’est original”. Derrière ce parti-pris esthétique se cache un vrai message : la mode est un art et comme dans les musées, certaines œuvres ne font pas l’unanimité.
Gommer la frontière entre le moche et le beau
Chaussures grunge qui semblent rescapées du tournage de Mad Max, sac à main au summum du kitsch, foulard bariolé aux allures de tentures. Les yeux sont tellement peu habitués à la créativité et aux looks sur-mesure qu’ils interprètent ces pièces mode comme des atrocités. Il est plus facile de s’extasier devant une toile incompréhensible de Paul Klee ou une sculpture contemporaine dont on ne comprend ni l’endroit, ni l’envers que de saluer la “prise de risque” vestimentaire.
Pourtant, la mode fonctionne exactement comme l’art : ce qui dérange finit souvent par fasciner. Ce qui choque aujourd’hui devient désirable demain. Les sandales à scratch, les baskets massives, les pulls informes, les couleurs criardes… toutes ces pièces ont d’abord été moquées avant de se retrouver en tête des tendances. Le “moche” est souvent juste du “nouveau” que notre cerveau n’a pas encore apprivoisé.
Au fond, quand une tenue “moche” devient désirable, ce n’est pas la pièce qui change. C’est notre regard. Et peut-être aussi notre envie grandissante de nous habiller pour ressentir quelque chose, plutôt que pour cocher des cases. La mode est faite pour s’amuser, pas pour s’ennuyer.
