Anorexie, boulimie, hyperphagie… : les TCA, entre mal invisible et tabou

Des brunchs entre copines aux repas interminables en famille en passant par des pique-niques romantiques entre amoureux·ses… ces fragments de vie qui riment avec convivialité prennent une saveur amère pour les personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire (TCA). En société, elles camouflent leur relation conflictuelle avec la nourriture, mais intérieurement, ces êtres de l’ombre souffrent le martyre.

Plongées dans un grand mal-être, leur quotidien est dicté par une alimentation tantôt restrictive, tantôt abusive. Chaque passage devant le frigidaire s’apparente à un véritable calvaire. Entre tentation, privation et pulsions intempestives, leur routine alimentaire vire à l’obsession. En cette Journée Mondiale des TCA, on vous éclaire sur ces diverses facettes, souvent cachées sous le voile du tabou. Anorexie, boulimie ou encore hyperphagie ne sont que les parties visibles de l’iceberg.

Des troubles qui s’installent sans crier gare

« Les TCA c’est comme un cancer, c’est la maladie du mensonge qui nous bouffe intérieurement ». Les mots incisifs et crus de Lydia*, qui souffre d’anorexie-boulimie depuis sept ans, nous transpercent. Dans l’Hexagone, les TCA viennent dévaster le quotidien paisible d’environ 600 000 jeunes. À peine entrés dans la rude période de l’adolescence, il·elle·s voient leur corps changer et leurs formes se développer.

Durant cette phase de transition effrayante, les hormones sont en ébullition. Cette chrysalide enfantine s’évapore pour laisser place à une enveloppe charnelle plus robuste et taillée. Au cœur de cette luxuriante jungle de la surconsommation, les papilles sont en alerte. Les esprits curieux se ruent sur des produits ultra-transformés, tandis que d’autres, plus frileux, se mettent des barrières.

En effet, l’âge de quinze ans marque un changement brutal. Le nombre de calories brûlées chaque jour chute de 25 % par rapport à une consommation à dix ans. D’après les recherches scientifiques, l’organisme fonctionne comme un automate. Un mécanisme s’enclenche pour nous injecter une bonne dose de force. On emmagasine les graisses pour que la croissance se déroule sous les meilleurs auspices. Inévitablement, le poids grimpe en flèche. Mais dans les abysses d’une société jonchée par un culte de la maigreur omniprésent, les complexes se dessinent.

Un culte de la perfection, toujours clamé haut et fort

Les magazines chantent les louanges des « régimes minceur » en première page et sur les réseaux, des corps retouchés, arborés de muscles saillants s’entremêlent. Une pression environnante, voire indigeste, mêlée à des blessures morales sous-jacentes… un cocktail dangereux qui ouvre la porte aux TCA. Une descente aux enfers lente et insidieuse se présage.

Piégées dans le cercle infernal des injonctions, les femmes restent des cibles privilégiées. Au total, 95 % des personnes concernées par les TCA seraient de sexe féminin. Pourtant, en voulant soigner leur image virtuelle, les hommes sont de plus en plus nombreux à sombrer dans ce carcan étouffant.

Le confinement, terrible élément déclencheur

Les épisodes de confinement à répétition ont pris des airs de gouffre sans fin. Durant ce huis clos insoutenable, les âmes esseulées se sont embourbées dans un cercle auto-destructeur. Pour certains, l’envie de réconfort s’est transformée en orgie solitaire. Chaque denrée présente dans les placards apparaissait comme un antidépresseur addictif. Pour d’autres, les plannings de sport intensif accompagnés de repas diététiques très pauvres en calorie rythmaient ces journées moroses.

« Ça fait 20 ans que je suis en libéral et c’est la première année qu’il y a autant de demandes », explique Karen Demange, psychologue spécialiste des TCA

D’après l’Association américaine des troubles alimentaires (National Eating Disorders Association), le nombre d’appels aux lignes d’assistance a connu une hausse de 41% entre janvier 2020 et janvier 2021. Le même constat alarmant s’esquisse sur le sol français.

La permanence téléphonique « Anorexie Boulimie Info » a noté une augmentation des appels de 30 % l’an dernier. Pour celles et ceux qui étaient déjà sujets aux TCA, la pandémie s’est révélée fatale. Tous les efforts engendrés ont été avortés. Stress, perspectives d’avenir incertaines, isolement renforcé… autant de facteurs qui ont réactivé des traumatismes enfouis. Les dégâts sont considérables. Selon les résultats d’une étude britannique, 87 % des patients touchés par un TCA ont déclaré que leurs symptômes s’étaient aggravés à cause de la pandémie.

« Je devais tout reprendre à zéro »

Lison en a fait les frais. Pendant deux années, elle est gagnée par des maux de ventre atroces qui lui gâchent l’existence. Elle a l’impression qu’on l’assailli de coups de poignard sans discontinuer. La jeune femme consulte une gastro-entérologue qui lui soumet un régime strict. Cette visite, en apparence banale, enclenche la gâchette. En suivant à la lettre cette recommandation, Lison se frotte à un poison déguisé.

« À ce moment-là, je tiens un journal de tout ce que je mange. Ce qui me plaît c’est de voir que je peux raccourcir la liste de jour en jour. »

La voilà prise entre les griffes de l’anorexie. Alors qu’elle est sur la pente de la guérison, qu’elle enchaîne les rendez-vous salvateurs avec une nutritionniste bienveillante, le second confinement s’amorce. Un coup dur. « Mon taux d’anxiété s’était décuplé et mes nerfs étaient mis à rude épreuve. Alors, mes TCA sont revenus en force. Je devais tout reprendre à zéro ».

Les TCA ancrés dans la société, mais totalement déconsidérés

Malgré ces cris du cœur indicibles, la société semble minimiser le fond du problème. Preuve de cette surdité volontaire : depuis 11 ans, aucune enquête sur la comorbidité des TCA en population générale n’a été réalisée. Aux yeux du grand public, ces troubles sont rattachés à des clichés tenaces.

Régulièrement considérés comme des « caprices de jeunesse », les TCA renferment des blessures plus profondes, invisibles à l’œil nu. Petit tour d’horizon pour poser un regard juste sur cette large palette de TCA. Si l’on se fie au DSM-V, sorte de portefeuille complet regroupant des troubles mentaux bien distincts, six types de TCA se distinguent.

> L’anorexie

Au centre des publicités, les messages culpabilisants qui pointent du doigt vergeture et bourrelet foisonnent. Ces discours blessants mettent uniquement à l’honneur des silhouettes sveltes. Une image faussée qui véhicule des standards de beauté discriminants et réducteurs. Entre 0,3 % et 1 % de jeunes femmes se laissent séduire par cet appât marketing.

« C’est une maladie d’origine psychique. J’appelle plutôt ça une éclipse, c’est-à-dire qu’un jour, il y a un surplus de mutations corporelles que l’on souhaite réprimer », explique la spécialiste

L’anorexie se manifeste souvent autour de 13 ans. Un âge symbolique puisqu’il marque l’entrée au collège. Le regard des autres devient plus important. Les jeunes souhaitent gagner en popularité et acquérir l’acceptation de leur camarade. Alors, ils se lancent dans une course à la perfection dangereuse. Lorsque l’anorexie se manifeste, les repas se réduisent, le reflet dans la glace devient un ennemi à combattre et le moindre écart hante les pensées. Elle se définit par une crainte palpable de devenir gros·se, une restriction alimentaire excessive, et une distorsion de l’image corporelle.

Une véritable phobie de la nourriture émerge. « En 1 an j’ai perdu 21kg, de 68kg je suis descendue à 47 kg. La maladie se lisait sur les lignes de mon visage. Mon corps n’avait plus assez de force pour quoi que ce soit, mais je l’obligeais à se dépenser toujours plus », confie Lucie. Pour accéder à cet idéal inatteignable, les personnes anorexiques mettent leur santé en danger. Margaux, elle, a dû suivre des soins hospitaliers. Contrainte de transporter une sonde pour s’alimenter, elle était dans une grande souffrance.

« Ça en devenait invivable, je pétais les plombs, je devenais folle, j’étais impuissante, je me détruisais à petit feu presque machinalement »

> La boulimie

Ce pan des TCA est difficile à déceler. En effet, la boulimie survient généralement de façon épisodique au cours d’une vie. Les crises se manifestent lorsque les personnes sont seules, à l’abri des regards indiscrets. En général, elles gardent un poids stable qui oscille au gré des fringales titanesques, ce qui complexifie le diagnostic. En l’espace de quelques heures, elles laissent leur corps ingurgiter des quantités astronomiques de nourriture, comme s’il s’agissait d’une compétition. L’estomac est véritablement malmené, il est saturé par ce surplus de matières grasses.

Dès que l’overdose s’annonce, un système de purge s’installe. Direction immédiate vers les toilettes pour se faire vomir souvent de manière forcée. Après un rude combat contre l’anorexie, adversaire impitoyable, la boulimie sonnait comme un revers de la médaille pour Clara. Placée en internat, arrachée à sa maman, elle se noie dans ce fardeau obscur afin de pallier ses angoisses et sa tristesse. La nourriture, qu’elle a tant détestée, devient un refuge clef.

« La boulimie est encore pire que l’anorexie selon moi, car on perd totalement le contrôle. Jusqu’à six paquets de gâteaux entiers avalés, un frigo pris d’assaut… Voilà ma routine. Dans les magasins, je remplissais mon panier de cochonneries en tout genre, c’était horrible. Je mangeais tellement que j’en finissais paralysée sur mon lit »

> L’hyperphagie

L’hyperphagie ressemble de près à la boulimie, mais certaines distinctions doivent être passées au crible pour éviter les confusions. Lorsque l’on vit avec ce TCA, aucun repas n’est satisfaisant. Il en faut toujours plus. Le sentiment de satiété n’est jamais atteint. Pour combler cette frustration, une ruée vers les aliments s’opère. Dans les assiettes, les portions sont colossales, mais l’estomac semble capricieux, il réclame sans arrêt.

Les morceaux de pain saupoudrés d’épaisses couches de pâte à tartiner ne font plus le poids. Alors, avec cette consommation outrancière, les calories s’entassent. Contrairement à la boulimie, elles ne sont pas « évacuées ». Résultat : les risques d’obésité sont plus accrus, voire inévitables. L’hyperphagie est la forme de TCA la plus répandue. Environ 3,5 % des femmes et 2 % des hommes seraient touchés au cours de leur vie.

> L’alimentation sélective

Durant l’enfance, tous les sens sont en constant éveil. Régulièrement, on tente de faire goûter de nouvelles saveurs à ces bambins avides de découvertes. Pourtant certaines expériences s’avèrent peu fructueuses. Les textures dégoulinantes ou juteuses provoquent parfois des crises de nerfs ingérables. Fillette ou garçon boudent les aliments durablement. La guerre est déclarée. Épinard, poire, tomate, asperge, poireaux, brocolis… des odeurs, des couleurs ou des parfums qui provoquent un sentiment de dégoût.

Cette aversion n’est pas à prendre à la légère. En effet, si l’on s’exécute et que l’on donne à son enfant uniquement des produits qu’il apprécie, il est susceptible de développer des carences. D’ailleurs cette sélectivité est notable. D’après une enquête datant de 2014, 40 % des enfants mangent moins d’un fruit et légume par jour.

> Le pica

Largement moins médiatisé que les autres TCA, le pica reste une attitude minoritaire curieuse. Les individus qui en souffrent vont ingérer des substances non comestibles. Lorsque l’on est petit, on arpente ce monde pluriel qui nous entoure et on se lance parfois dans des expériences gustatives peu ragoûtantes.

Manger une limace qui traîne dans les hautes herbes, goûter la gomme d’un crayon de papier, mâchouiller des morceaux de carton… ce comportement est considéré comme « banal » jusqu’à l’âge de deux ans. Si l’enfant continue de porter de la terre ou des cailloux à sa bouche après ce cap, on parle de pathologie. Le pica est plutôt associé à des enfants aux capacités intellectuelles restreintes ou en situation de grande pauvreté.

> Le mérycisme

Cette partie encore méconnue des TCA est assez rare. Une fois que les aliments ont été mâchés puis avalés, ils remontent à la surface comme si une barrière les empêchait d’atterrir directement dans l’estomac. Un système de régurgitation puis de rumination se met en marche. Aux antipodes des reflux gastriques, le mérycisme est volontaire.

Sans effort ni maux quelconques, la personne se met à croquer de nouveau ce qu’elle a déjà absorbé. D’ordinaire, ce mécanisme est surtout notable chez les bovins. Ce trouble concerne surtout les nourrissons de 5 à 10 mois. Il résulterait d’une anomalie anatomique de l’œsophage et justifierait un certain manque affectif.

Les hommes, peu considérés, subissent en silence

« Les hommes développent le complexe d’Adonis, c’est-à-dire qu’ils cherchent à enlever le gras au profit du muscle et ça crée des comportements pathologiques. Ils ne sont pas anorexiques au sens mental du terme, c’est plus personnel et interne », annonce Karen Demange. Ils se forgent une façade dorée pour ne pas attirer la pitié des autres, pourtant ils débordent de hargne envers eux-mêmes.

L’étiquette des TCA est tellement collée aux profils féminins, que les hommes subissent une double peine. Ils se sentent presque contraints de réprimer leur douleur intérieure pour ne pas s’attirer les foudres. Véritablement marginalisées, ces victimes discrètes empruntent des parcours cabossés pour se soigner.

Pour reprendre confiance en eux, ils se lancent parfois dans un marathon sportif périlleux. La salle de sport devient alors un royaume hypnotisant. Chaque jour, ils se plient à un programme ficelé et coriace. Ils poussent de la fonte pour développer leur carrure et ressembler à un Arnold Schwarzenegger version réduite. Le sport devient une drogue nocive. Ils épuisent toute leur énergie, mais ne rechargent pas les batteries.

En effet, ils se privent de plaisirs gustatifs et se cantonnent à quelques salades ridicules. Cependant, ils peinent à s’extirper de cette routine exténuante puisqu’ils sont totalement marginalisés. Les garçons ne représentent « que » 10 % des cas signalés. Mais sur le terrain, ils seraient bien plus nombreux.

Les artistes se mobilisent

Heureusement, le milieu culturel se mobilise pour dresser un portrait sincère des TCA. La photographe suédoise Lene Marie Fossen a, par exemple, documenté son anorexie à travers une série d’auto-portraits poignants.

« C’est comme si j’avais un régime nazi dans mon propre corps », a-t-elle avoué. Une comparaison glaçante qui résume les ravages insoupçonnés des TCA…

Émilie Laurent
Émilie Laurent
Dompteuse de mots, je jongle avec les figures de style et j’apprivoise l’art des punchlines féministes au quotidien. Au détour de mes articles, ma plume un brin romanesque vous réserve des surprises de haut vol. Je me complais à démêler des sujets de fond, à la manière d’une Sherlock des temps modernes. Minorité de genre, égalité des sexes, diversité corporelle… Journaliste funambule, je saute la tête la première vers des thèmes qui enflamment les débats. Boulimique du travail, mon clavier est souvent mis à rude épreuve.
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