Street workout : quand les femmes investissent l’espace public, les codes changent

Les constructions de street workout poussent dans de nombreuses villes et même si elles se destinent à tout public, elles sont surtout occupées par des hommes au torse apparent. Dans ces zones d’entraînement à ciel ouvert, les amateurs de musculation se pensent en terrain conquis. Cependant, de plus en plus de femmes s’invitent sur les barres de traction fluo et empoignent les anneaux au milieu de cette meute qui hurle en chœur à chaque effort.

Des lieux campés par les hommes qui peuvent vite intimider

Ancrés sur le sable chaud à quelques pas de la mer ou dans le bitume, à côté d’un skatepark, les équipements de street workout font désormais partie du décor extérieur. Vous êtes certainement déjà passé devant l’une de ces infrastructures vouées à faire des exercices au poids de corps. Sans grande surprise, les hommes monopolisent régulièrement ces appareils de sport en accès libre. Rares sont les femmes qui osent franchir le seuil de ces aires de jeu pour adulte parfumées de testostérone.

Il faut dire que les hommes qui s’y exercent ne sont pas toujours des exemples d’hospitalité. Foulard vissé sur le nez à la manière des figurants des clips de rap, casquette à l’envers, boxer qui dépasse du jean et abdos exempts de tissu, qui trahissent une certaine carrure, les hommes règnent en maître sur ces accessoires urbains comme les caïds des cours d’école du haut des toboggans.

En général, les femmes préfèrent payer un abonnement en salle pour faire des tractions en paix ou alors elles se lèvent en même temps que le soleil pour expérimenter ces espaces à des heures stratégiques. Et ce n’est pas de la paranoïa, ni de l’exagération. C’est le simple reflet d’une peur symptomatique, qui dépasse largement le cadre de la musculation en plein air. D’après une étude française d’envergure, 65% des femmes déclarent s’être déjà senties en insécurité dans l’espace public. Or, désormais, elles appliquent la mentalité “j’men foutiste” et prennent leur revanche sur le macadam, en faisant du pull-up à la barre ou en accomplissant la figure gainée du “L-sit” face à des yeux exorbités. Cette rébellion silencieuse se joue sur les réseaux sociaux, derrière des vidéos inspirantes où les femmes écrasent les idées reçues d’un revers de bras et imposent le respect à chaque figure.

Les femmes s’imposent dans les aires de street workout

Si certaines femmes font du sport dans la confidentialité de leur logement et entreprennent un véritable débat intérieur avant de sortir faire un jogging, d’autres investissent des espaces de street workout remplis d’hommes d’un pas affirmé. Et non elles n’ont pas l’impression d’être des brebis égarées au milieu de lion féroce. Bien au contraire. Loin de faire tâche dans le décor ou de subir les méfaits du syndrome de l’imposteur, elles laissent leurs homologues la bouche par terre.

D’ailleurs, le hashtag #streetworkoutgirl compte un nombre incalculable de preuves. Quand la française @aboutmaxoufr soulève son corps entier sur des parallettes en bois et semble léviter au-dessus du sol, les hommes en arrière plan ne cachent pas leur admiration. Lorsque @v3rxn1k4_23, sportive de rue qui a certainement atteint le plus haut niveau de callisthénie, fait la toupie autour de la barre et enchaîne les prouesses techniques à la puissance de ses dorsaux, ses homologues arborent une mine déconfite. Ils sont pris en flagrant délit de jalousie. Dans une autre démonstration de muscles, @ejayink fait l’heureuse expérience de la solidarité féminine et reçoit les acclamations motivantes de jeunes filles, venues déjeuner au parc.

Ces femmes n’ont peut-être pas la carrure d’un tank mais les hommes n’en tiennent pas large quand elles entament leur performance athlétique. D’ailleurs, elles ne sont pas là pour rivaliser avec les hommes ou les surpasser, simplement pour défendre leur place dans un milieu où elles manquent encore de crédibilité.

 

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Reprendre possession de l’espace public, un sport quotidien

Ces femmes se muent en drapeau humain à l’horizontal et qui tutoient la barre avec une aisance déconcertante ne se contentent pas de “faire le show” devant les caméras. Elles signent une révolution sur une terre qui leur a longtemps été hostile. Alors que les femmes rasent les murs, revoient leur itinéraire en cas de menace, s’accrochent à leurs clés d’appartement et aimeraient avoir la taille d’une souris lorsqu’elles sortent seules la nuit, ces sportives urbaines leur ouvrent une voie : celle de la liberté.

Elles refusent de baisser la tête ou de se rendre dans ces lieux seulement lorsqu’ils sont déserts. De jour comme de nuit, dans des aires de street workout bondées ou peu fréquentées, elles prennent leur place sans s’excuser. Et elles n’empiètent sur le territoire de personne : elles affirment leur présence, c’est tout. D’ailleurs, la plupart des vidéos montrent des hommes bienveillants, qui ne sifflent pas les filles comme des proies mais les applaudissent dans leurs exploits. Ils les traitent d’égal à égal, sans jamais leur reprocher d’être “de trop”.

À mesure que les espaces de street workout se construisent, les barrières de genre s’effondrent. Le street workout ne devient pas “féminin”, il devient simplement plus mixte. Et c’est peut-être ça, le vrai changement : voir des femmes s’entraîner dehors sans que cela paraisse exceptionnel, courageux ou surprenant, mais juste normal.

Émilie Laurent
Émilie Laurent
Dompteuse de mots, je jongle avec les figures de style et j’apprivoise l’art des punchlines féministes au quotidien. Au détour de mes articles, ma plume un brin romanesque vous réserve des surprises de haut vol. Je me complais à démêler des sujets de fond, à la manière d’une Sherlock des temps modernes. Minorité de genre, égalité, diversité corporelle… Journaliste funambule, je saute la tête la première vers des thèmes qui enflamment les débats. Boulimique du travail, mon clavier est souvent mis à rude épreuve.

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