Le henné contre les violences conjugales : la campagne choc

C’est une campagne aussi savante que percutante. En un seul coup d’œil, elle interpelle et dresse les poils. Portée par UN Women et l’agence IMPACT BBDO, elle dénonce les violences conjugales à travers l’art du henné. Ces dessins de peau ordinairement voués à habiller le corps des femmes pour le mariage prennent la forme de blessures et de coups. Ils miment les traces des hématomes laissés par ces bourreaux déguisés en « maris modèles ». Une campagne intitulée InkVisible à destination du Pakistan, pays où les violences domestiques font des millions de victimes.

Un art ancien pour alerter sur un fléau actuel

Dans de nombreuses cultures, le henné est bien plus qu’une simple décoration esthétique. Il symbolise la fécondité, la joie et l’engagement. Il couvre les pieds et les mains des futures mariées lors du grand jour. Dans la campagne InkVisible, ces tatouages éphémères à connotation festive prennent un caractère plus sombre. Ils se déportent au coin de l’œil, sous la lèvre et dans le cou pour imiter les marques corporelles de la violence conjugale.

Le henné calque les ecchymoses, les contusions et les traces de strangulation sur le visage de femmes en sari. Les motifs résille et les gouttes courbées se muent alors en balafres pour interpeller le public et dépeindre une réalité de l’ombre. Cette campagne réalisée à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes vise à dénoncer une statistique glaçante. Selon l’ONU, une femme mariée sur trois subit des violences physiques ou psychologiques au Pakistan.

À travers cette campagne, UN Women et l’agence IMPACT BBDO ont troqué le fard violet traditionnellement utilisé pour reproduire les bleus contre le henné, un colorant beaucoup plus symbolique pour le peuple pakistanais. Au lieu de servir d’armure protectrice comme c’est souvent le cas, le henné devient un dessin d’alerte, une preuve visible de violence.

 

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Un message fort gravé dans la peau et les esprits

Déployée dans les grandes villes et relayée sur les réseaux sociaux, cette campagne domine des endroits stratégiques du Pakistan, des lieux où les femmes sont susceptibles de la voir. Accolé à ces visages tuméfiés au henné trône le numéro national d’urgence pour que les victimes qui se reconnaissent sur les affiches ne se contentent pas de regarder, mais aussi d’agir.

La campagne InkVisible dépasse les panneaux publicitaires pour se concrétiser sur le terrain. Les organisateurs ont formé des artistes du henné pour faire de la sensibilisation pendant les mariages, moments clés où les femmes sont souvent entourées de proches. Mieux encore, des cônes de henné imprimés avec des messages d’aide ont été distribués dans les zones rurales où les femmes n’ont pas d’échappatoire. Le henné, objet du quotidien, se convertit alors en véritable instrument de prévention.

Une campagne qui est remontée jusqu’au sommet de l’État

Les campagnes de prévention contre les violences conjugales atteignent rarement les oreilles des hauts dirigeants. Pourtant, avec sa créativité évidente et son message palpable, la campagne InkVisible s’est frayée un chemin jusqu’au gouvernement pakistanais. En plus d’une hausse significative des appels à la ligne d’urgence, des figures publiques ont pris position.

Des parlementaires pakistanaises ont, à leur tour, imprimé ces motifs percutants sur leur corps à l’issue de sessions officielles. Elles ont pris exemple sur cette campagne dans l’espoir de faire bouger les lignes et de faire la lumière sur un fléau tristement banalisé. Selon un récent rapport d’une ONG locale, le taux national de condamnation pour viols et crimes d’honneur n’est que de 0,5 %, preuve que l’État traite le problème à la légère.

Dans ce pays où il est presque normal de lever la main sur une femme qui crame le repas ou qui tient tête à son mari, la campagne InkVisible est d’autant plus vitale. Et si le chemin reste long, une chose est certaine : grâce à InkVisible, ce qui était de l’ordre de l’invisible saute désormais aux yeux.

Émilie Laurent
Émilie Laurent
Dompteuse de mots, je jongle avec les figures de style et j’apprivoise l’art des punchlines féministes au quotidien. Au détour de mes articles, ma plume un brin romanesque vous réserve des surprises de haut vol. Je me complais à démêler des sujets de fond, à la manière d’une Sherlock des temps modernes. Minorité de genre, égalité, diversité corporelle… Journaliste funambule, je saute la tête la première vers des thèmes qui enflamment les débats. Boulimique du travail, mon clavier est souvent mis à rude épreuve.

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