La fin d’un complexe ? Pourquoi de plus en plus de femmes revendiquent leur petite poitrine

Pendant longtemps, les femmes au faible bonnet ressentaient un sentiment de profonde injustice et trichaient sur leur silhouette avec de la lingerie push-up pour donner l’illusion d’un décolleté dit généreux. Désormais elles se délestent de leur rembourrage et célèbrent ce qu’elles considéraient jusqu’alors comme un désavantage génétique. Une revanche des petites poitrines qui s’illustrent derrière le hashtag #FashionBoobs.

Quand la petite poitrine connaît enfin son heure de gloire

Depuis de nombreuses années, les poitrines bien développées dominent les diktats de beauté. Toutefois, elles n’ont de valeur – selon certaines personnes – que si elles s’accompagnent d’une taille fine et de hanches proportionnelles. Autrefois, tout le monde fantasmait sur le buste de Pamela Anderson, soigneusement valorisé dans le maillot de bain rouge culte de la série « Alerte à Malibu » et présentait Brigitte Bardot comme un exemple anatomique, une idée de la perfection.

Par opposition, les femmes dotées de petite poitrine se sont longtemps senties incomplètes, comme si leurs seins n’étaient pas arrivés au terme de leur croissance. À la sortie de l’adolescence, leur poitrine était restée presque semblable à celle de leur enfance : inexistante. Nombreuses sont celles qui ont déjà envisagé d’obtenir ce que la nature ne leur avait pas donné sur une table d’opération. À défaut de pouvoir s’offrir une nouvelle poitrine qui remplirait les coussinets de leur lingerie, elles s’en remettaient aux ruses traditionnelles. Combien d’entre elles ont tenté de gagner quelques centimètres d’épaisseur avec des coques amovibles ou des soutiens-gorges aux allures de gilet pare-balle ?

Cette époque est révolue. Après des années d’oppression, de discrimination et de surnoms à base de « planche à pain », les petites poitrines retrouvent leur lettre de noblesse au centre du corps des femmes. Et ce revirement esthétique inespéré, elles le doivent à la tendance des « Fashion Boobs », un mot clé qui sonne comme un slogan militant sur la toile. Depuis l’émergence de ce terme, les principales concernées portent des hauts sans rien en dessous et des maillots de bain dépourvus de doublure molletonnée.

@lenamicheau J’ai pas votre temps #fashionboobs ♬ original sound – ☆

Sur les réseaux sociaux, un mouvement d’acceptation plus large

Cette petite poitrine, qui comble difficilement l’espace et qui tient dans la paume, a subi une moquerie intemporelle. Comparée à des œufs au plat, des piqûres de moustique, une table à repasser ou un torse de garçon, elle s’est calfeutrée sous des hauts amples qui donnaient l’illusion d’un volume. Cette poitrine « à taille réduite », autrefois abordée comme une malchance, récolte aujourd’hui l’admiration collective. Encore un bel exemple du caractère éphémère des standards de beauté, qui, du jour au lendemain, changent radicalement.

Celles qui ont une poitrine pas plus grosse qu’une mandarine, et qui se sont retrouvées face à l’adjectif du « garçon manqué », se disent « reconnaissantes » envers cette tendance encouragée par les mannequins des défilés. « Avant on disait que j’avais des pecs, maintenant on dit fashion boobs », se réjouit la créatrice de contenus @lenamicheau, ravie de disposer d’un terme plus éloquent pour décrire cette partie de son corps. Munies de top sans manche, de robes aux ouvertures vertigineuses et de pièces au design volontairement suggestif, les femmes se réapproprient leur petite poitrine et en font une fierté internationale.

Cependant, ce courant émancipateur viral, qui s’inscrit dans la continuité du « no bra » ou encore du « saggy boobs matter« , a aussi ses limites. D’ailleurs, ce mot « Fashion Boobs », qui prétend réconcilier les femmes avec cette zone quasi « sacrée » de leur corps, ne fait pas l’unanimité. Les plus sceptiques estiment qu’il met en compétition les femmes autour de leur apparence et qu’il réduit la « féminité » à des détails physiques.

@lilyswrobelburn all bras♬ because its iconic and i love to do iconic shit – shoppyshopicon

Rappel : un corps ne devrait pas être une tendance

Si pendant des années, les femmes pourvues d’une petite poitrine ont envisagé les implants mammaires comme une option très sérieuse, aujourd’hui, la situation s’inverse. Celles qui achètent leur haut de lingerie dans les dernières lettres de l’alphabet veulent alléger leur buste et franchissent le cap de la réduction mammaire. En 2023, un rapport de l’American Society of Plastic Surgeons (ASPS) constatait une hausse de 7 % de ces interventions, et 9 % des retraits d’implants.

Hasard ou non, ces pratiques esthétiques s’inscrivent dans cette nouvelle mode des petites poitrines. Car si la tendance des « Fashion Boobs » libère un certain type de corps, elle en exclut d’autres, plus généreux. Elle hiérarchise les poitrines comme s’il s’agissait là d’un concours de beauté officieux.

Les tendances passent, les corps restent. Les standards de beauté, eux, changent constamment de camp. Une décennie célèbre les courbes généreuses, la suivante glorifie les silhouettes longilignes. Ce qui était considéré comme un défaut devient soudainement un atout, puis revient parfois dans la catégorie des complexes quelques années plus tard.

Peut-être que la véritable révolution ne consiste pas à faire triompher les petites poitrines sur les grandes, mais à sortir définitivement de cette logique de classement. Car le plus beau signe d’évolution serait qu’un jour, la taille d’un bonnet ne soit plus perçue comme une tendance à suivre ou à abandonner, mais simplement comme une caractéristique parmi d’autres.

Émilie Laurent
Émilie Laurent
Dompteuse de mots, je jongle avec les figures de style et j’apprivoise l’art des punchlines féministes au quotidien. Au détour de mes articles, ma plume un brin romanesque vous réserve des surprises de haut vol. Je me complais à démêler des sujets de fond, à la manière d’une Sherlock des temps modernes. Minorité de genre, égalité, diversité corporelle… Journaliste funambule, je saute la tête la première vers des thèmes qui enflamment les débats. Boulimique du travail, mon clavier est souvent mis à rude épreuve.

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