Le réflexe est si installé qu’il ne se remarque plus.
Une étude publiée dans Psychological Science montre pourtant que ce n’est pas une question de caractère. Vous dites « pardon » quand quelqu’un vous bouscule dans le métro. Vous vous excusez avant de poser une question, puis de nouveau parce que la question était longue. Vous ajoutez « désolée » à un message qui n’a rien de fautif. Ces réflexes ne relèvent ni de la politesse ni de la timidité, et la recherche a une explication assez précise à proposer.
Ce que la recherche a réellement mesuré
En 2010, Karina Schumann et Michael Ross ont publié dans la revue Psychological Science une étude devenue une référence sur le sujet. Le dispositif était simple : les participants notaient chaque jour, dans un journal, les torts qu’ils avaient commis ou subis, et s’ils avaient présenté des excuses.
Résultat : les femmes s’excusent effectivement davantage. Mais elles rapportent aussi davantage de situations qu’elles considèrent comme fautives. Rapporté au nombre de torts perçus, l’écart disparaît. Autrement dit, hommes et femmes s’excusent dans la même proportion des situations qu’ils jugent problématiques.
La différence ne porte donc pas sur la disposition à s’excuser, mais sur le seuil à partir duquel on estime qu’il y a matière à le faire. Les hommes placent ce seuil plus haut. Voici sept situations où le vôtre mérite d’être réexaminé.
Le réflexe qui se déclenche quand on vous bouscule
C’est le cas le plus pur, et sans doute le plus fréquent. Quelqu’un vous heurte dans un couloir, sur un quai, dans un magasin, et c’est vous qui dites « pardon ».
Le mot sort avant même la pensée. Il ne signale aucune faute, il signale une position : celle de quelqu’un qui occupe de l’espace et qui présente ses excuses pour cette occupation. Le repérer est déjà la moitié du travail, parce qu’une fois qu’on l’entend, on ne peut plus l’ignorer.
Le non qui arrive toujours avec un motif
Non est une réponse complète. Elle se suffit à elle-même, et c’est ce qui la rend si difficile à prononcer seule.
Beaucoup de femmes ont appris le non accompagné : non mais voilà pourquoi, non et je suis vraiment désolée, non même si ça m’ennuie de dire ça. Le motif fourni n’est pas une explication, c’est une excuse déguisée. Et les personnes qui refusent votre non tant qu’il n’est pas justifié sont précisément celles auprès desquelles vous vous justifiez depuis des années.
Ce corps qui n’a jamais été un brouillon
Celui-là est le plus lourd, parce qu’il est permanent. Les excuses pour la silhouette après une grossesse, après la ménopause, après des années à manger quand les autres avaient le temps. Pour les cheveux blancs couverts, pour les cheveux blancs assumés, avec une justification à fournir dans les deux cas.
Ce corps a porté, travaillé, traversé des choses. Il n’est ni une photo avant ni un chantier en attente de finition. Vous ne devez à personne une version plus jeune de vous-même, et il n’y a jamais eu de contrepartie à négocier pour occuper la place que vous occupez.
Le repos qui ne se mérite pas
Quelque part en chemin, le repos est devenu une récompense. Quelque chose qu’on obtient après avoir assez travaillé, assez aidé, assez servi.
Ce glissement est si bien intégré que les excuses arrivent parfois avant même qu’on ait posé la question. Décliner une invitation parce qu’on est simplement fatiguée demande une justification, faire une sieste en demande une autre. Le repos n’est pas un dû qu’on gagne, c’est un besoin physiologique, et il ne fait l’objet d’aucune négociation chez ceux qui n’ont pas appris à s’en excuser.
Les formules qui trahissent le réflexe
Elles passent inaperçues parce qu’elles ressemblent à de la courtoisie. Repérez-les une semaine, vous les entendrez partout.
| Ce que vous dites | Ce qui suffirait |
| « Désolée de te déranger » | « Tu as deux minutes ? » |
| « C’est peut-être bête mais » | Rien, allez directement à l’idée |
| « Je ne suis pas experte mais » | Rien |
| « Désolée pour le retard de réponse » | « Voilà ma réponse » |
| « Ça ne va pas te plaire mais » | Rien |
| « Je sais que je suis pénible » | Rien |
Aucune de ces formules ne rend le message plus poli. Elles affaiblissent le propos avant même qu’il soit énoncé, et elles préviennent l’interlocuteur qu’il peut ne pas en tenir compte.
Vouloir encore, et le dire à voix haute
Il existe une attente discrète mais tenace selon laquelle une femme, passé un certain âge, devrait vouloir moins. Se contenter, avoir terminé de désirer des choses nouvelles ou dérangeantes, et s’installer dans une appréciation sereine de ce qu’elle a déjà.
Cette attente se présente comme de la maturité. Ce n’en est pas. Vouloir la reconversion à 58 ans, le déménagement, la formation, la connexion qu’on croyait hors d’atteinte, c’est simplement continuer d’être vivante. Et le dire à voix haute n’appelle aucune excuse.
Et si le mot vous vient naturellement ?
Alors ne vous en faites pas une nouvelle contrainte. Il serait absurde de transformer ce constat en une injonction supplémentaire, du genre « arrêtez de vous excuser » ajoutée à la liste des choses à corriger chez vous. Ce serait exactement le même mécanisme, avec un autre mot.
Certaines excuses sont utiles, sincères, et méritent d’être présentées. La seule chose qui vaille d’être observée, c’est le décalage : si vous vous surprenez à vous excuser pour des situations où vous n’avez rien fait, l’information est là. Vous en faites ce que vous voulez, à votre rythme, et sans avoir de comptes à rendre là-dessus non plus.
Source :
Schumann K., Ross M., « Why Women Apologize More Than Men: Gender Differences in Thresholds for Perceiving Offensive Behavior », Psychological Science, 2010, vol. 21, n° 11, p. 1649-1655. DOI 10.1177/0956797610384150
