Dès qu’une femme porte une jupe courte, mâche son chewing-gum la bouche ouverte ou encore ose assortir talons hauts et rouge à lèvres, l’adjectif vulgaire lui colle à la peau. Accusée d’en faire trop, d’être provocante ou de chercher l’attention, elle réfléchit alors à deux fois avant d’enfiler une robe qui embrasse ses formes ou d’arborer le motif léopard. Il faudrait qu’elle trouve un juste équilibre entre féminité et sobriété : qu’elle soit désirable, mais « pas aguicheuse », « attirante », mais pas « trop sexy ».
Le terme vulgaire n’est pas une simple étiquette médiocre attribuée aux bimbos ou aux personnages de téléréalité. C’est une façon de moraliser les femmes sur leur attitude, leurs choix de vêtements et la manière dont elles se présentent au monde.
« Vulgaire », la critique facile dès qu’une femme dépasse les bornes
L’adjectif « vulgaire » ne se fait pas attendre et semble se conjuguer principalement au féminin. Employé face à un décolleté plongeant, une robe moulante, des escarpins vertigineux, des ongles XXL, une jupe miniature, il condamne plus qu’il ne qualifie. Loin d’être neutre, c’est surtout une arme linguistique pour attaquer les femmes qui ne respectent pas le règlement de la féminité.
Chaque personne semble avoir son propre seuil d’acceptabilité. Pour certains, la vulgarité commence dès la mise en beauté, pour d’autres elle a un visage très net, un portrait robot précis : celui de la cagole, de la bimbo ou de la lolita. Il suffit d’un regard chargé et de faux cils volume russe pour heurter la sensibilité des plus hostiles. Comme si sortir en robe à strass à ras des cuisses relevait du suicide social ou du délit esthétique. Il existe tout un tribunal invisible de la féminité, et le mot « vulgaire » y fait office de marteau.
Ce qui dérange, ce n’est pas tant qu’une femme révèle trop de surface de peau ou exhibe son patrimoine anatomique à travers un décolleté. C’est plutôt le fait que cette même femme s’affirme, brave cette discrétion imposée et piétine le portrait d’une féminité toute tracée. En arborant un motif léopard, des strass à foison ou encore des chaussures à plateformes, les femmes ne se laissent pas intimider par les normes et c’est ça qui est intimidant.
Cette assurance dérange parce qu’elle échappe au contrôle. Une femme qui assume d’être voyante, sensuelle, excessive ou simplement impossible à ignorer remet en cause cette vieille règle selon laquelle la féminité devrait rester agréable à regarder, mais jamais trop puissante.
Être sexy, oui, mais dans des « proportions contrôlées »
C’est là tout le paradoxe. La société valorise la féminité, mais uniquement lorsqu’elle reste « bien dosée ». Un rouge à lèvres peut être chic, sauf s’il est « trop voyant ». Une robe moulante peut être élégante, sauf si elle épouse « trop franchement les formes ». Une paire de talons peut être sophistiquée, sauf si elle dépasse une certaine hauteur imaginaire.
Le problème n’est donc pas tant le vêtement que le curseur invisible que chacun place à sa guise. Et lorsque la femme franchit cette limite, le mot « vulgaire » tombe comme une sanction. À force, certaines finissent par intégrer elles-mêmes ce règlement officieux. Elles allongent une jupe, retirent une paire de boucles d’oreilles, changent de rouge à lèvres ou abandonnent une tenue qui leur plaisait par peur d’en « faire trop ». La censure ne vient alors plus de l’extérieur : elle s’installe directement devant le miroir.
Quand une préférence esthétique devient un jugement moral
On peut parfaitement ne pas aimer le léopard, les faux ongles, les plateformes ou les robes très courtes. Le goût reste personnel. Le problème commence lorsque cette préférence se transforme en verdict sur la personne qui les porte.
Dire d’une tenue qu’elle n’est pas à son goût n’a rien à voir avec traiter une femme de vulgaire. Dans le deuxième cas, le jugement ne vise plus seulement le tissu, la coupe ou la couleur. Il déborde sur la personnalité, la valeur et parfois même la sexualité supposée de celle qui l’arbore. Une robe moulante ne possède pourtant aucune morale. Elle ne dit rien du sérieux, de l’intelligence ou des intentions d’une femme. Pourtant, on continue à lui faire porter un discours entier.
Une notion qui change selon les corps
La vulgarité est d’autant plus arbitraire qu’elle ne s’applique pas de la même manière à toutes les silhouettes. Une même robe peut être jugée sophistiquée sur un corps et provocante sur un autre. Une poitrine dite généreuse, des hanches marquées ou des jambes très longues suffisent parfois à faire basculer une tenue banale dans la catégorie « trop ».
Cela montre bien que le problème ne réside pas toujours dans les vêtements, mais dans le regard posé sur les corps. Certaines femmes doivent ainsi fournir davantage d’efforts pour paraître « sobres », comme si leur morphologie avait déjà un pouvoir de provocation en elle-même. Là encore, le mot « vulgaire » sert surtout à remettre de l’ordre là où la société estime que la féminité déborde.
Et si « vulgaire » était surtout un synonyme de liberté mal tolérée ?
Au fond, ce mot révèle moins ce que porte une femme que ce que les autres supportent de voir. Une femme « trop visible », « trop sexy », « trop bruyante », « trop colorée » ou encore « trop sûre » d’elle dérange parce qu’elle ne cherche plus forcément à rassurer.
Et c’est peut-être là que l’adjectif perd de sa force. Dès lors que l’on comprend qu’il sert souvent à punir l’excès, l’affirmation et la liberté esthétique, il devient plus facile de le remettre à sa place.
On a le droit de ne pas aimer une tenue. On a aussi le droit de trouver des strass excessifs, des plateformes extravagantes ou une robe léopard franchement kitsch. Toutefois, cela ne donne pas le pouvoir de transformer ces choix en faute morale. Parce qu’au fond, « ça fait vulgaire » signifie parfois surtout : « ça dépasse la limite que moi, j’avais fixée pour toi ».











