Pourquoi tant de mamans gribouillent-elles sur une feuille quand elles sont au téléphone ?

Rares sont les personnes qui se tiennent tranquilles lorsqu’elles sont au bout du fil. Certaines font les cent pas jusqu’à en user le parquet tandis que d’autres vaquent à leurs occupations quotidiennes en même temps qu’elles papotent. Cependant, les mères de famille, elles, ont un rituel bien à elles : elles noircissent les pages blanches d’un bloc note. Si elles paraissent assidues et donnent l’impression de copier soigneusement les déclarations de leur interlocuteur, en réalité elles font des petits dessins aléatoires. Sur les réseaux sociaux, ce réflexe artistique est presque devenu viral, créant un trait d’union virtuel entre de nombreuses mères.

Ces gribouillis que toutes les familles semblent connaître

C’est une scène particulièrement familière qui rappelle de tendres souvenirs et qui semble relever de la mémoire collective. Celle de notre maman assise en biais, avec le téléphone calé entre l’oreille et l’épaule. Elle ne pouvait pas se contenter de dialoguer avec la personne de l’autre côté du combiné. Il fallait toujours qu’elle s’agite, qu’elle lustre les bibelots, qu’elle astique la vaisselle ou qu’elle remplisse son nombre de pas journalier dans les allées étroites du couloir. De notre point de vue, c’était presque une prouesse technique, voire un super pouvoir. À cet instant précis, on se demandait même si notre maman n’était pas Wonder Woman ou une héroïne de ce genre.

Cependant, toutes les mamans avaient une distraction commune lorsqu’elles étaient en ligne : gribouiller sur un cahier comme les écrivains le font dans un élan d’inspiration. Machinalement, notre mère s’emparait du premier stylo qui lui tombait sous la main et remplissait les feuilles vierges d’un cahier censé servir de pense-bête ou de carnet d’adresses. Dans nos yeux d’enfant, ça s’apparentait à une tâche de la plus haute importance. Notre maman ressemblait alors à une secrétaire d’un grand nom du CAC 40 et le mouvement du stylo laissait penser à un compte-rendu diplomatique.

Or, il suffisait de se rapprocher un peu pour s’apercevoir de la nature de ses coups de bille. Fleurs, étoiles, formes abstraites et autres graffitis improvisés ornaient cette page immaculée. Il s’agissait en fait de gribouillis semblables à ceux que les élèves dissipés réalisent sur leur cahier de maths, pendant que la prof donne une leçon d’algèbre. Ce geste banal est devenu tellement reconnaissable qu’il fonctionne presque comme une madeleine de Proust familiale. Et sur les réseaux sociaux, les internautes partagent les œuvres spontanées de leur maman, comme s’il s’agissait d’une marque de fabrique.

 

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Un réflexe qui remonte à l’époque du téléphone fixe

À l’ère des téléphones mobiles, ce petit gimmick créatif est quasiment en voie de disparition. Désormais, quand nous papotons à distance, nos doigts divaguent directement sur l’écran tactile de notre portable. Nous nous adonnons alors à un véritable marathon du scroll et nous manquons parfois quelques confidences. Nos oreilles restent ouvertes mais notre attention vogue ailleurs et se perd dans les pixels. Finalement gribouiller sur une feuille pendant un appel téléphonique est un héritage générationnel plus qu’un TOC anodin.

Avant que le smartphone ne s’enracine dans notre paume, nous restions près de l’appareil, alors accroché à une prise péritelle. Le téléphone côtoyait alors un carnet et un stylo, déjà prêts à l’emploi. Ce support permettait de garder une trace des numéros communiqués à l’oral, des rendez-vous importants et des messages clés. À cette époque, le stylo était un objet de tentation et nos mamans ne pouvaient résister à l’envie de faire couler un peu d’encre. Là où notre génération ouvre Instagram en haut-parleur, nos mères faisaient naître des rosaces autour d’un numéro de téléphone.

Le besoin d’occuper ses mains pendant un appel

Si nos mamans avaient le chic de décorer les pages du carnet d’adresse, au point de les rendre illisibles, désormais ces dessins sont des pièces à conviction de notre enfance joyeuse. Ce sont des archives que nous conservons aussi précieusement que nos photos de famille. Au-delà de leur valeur sentimentale, ces gribouillis ont également une signification psychologique.

Certaines personnes ont besoin de distraire leur main pour rester concentrer. Pas étonnant que les balles anti-stress et les slimes gluantes soient devenues un business à part entière. Ce sont les extensions modernes du bon vieux papier et son stylo. Une étude classique menée par la psychologue Jackie Andrade avait observé que des participants chargés de colorier des formes pendant l’écoute d’un message téléphonique monotone retenaient davantage d’informations que ceux qui ne griffonnaient pas. Mais les recherches plus récentes sont moins catégoriques : une étude publiée en 2023 n’a pas retrouvé d’amélioration générale de l’attention ou de la mémoire liée au doodling.

Si gribouiller pendant un appel téléphonique donne l’impression d’un désintérêt envers l’interlocuteur et ressemble à une sorte de négligence émotionnelle, en réalité, c’est une façon de se canaliser. Bouger ses mains permet parfois de stabiliser l’esprit.

Aujourd’hui, nos appels disparaissent dans l’historique du téléphone. Ceux de nos mères laissaient parfois derrière eux une feuille couverte de spirales, de cœurs et de carrés sans queue ni tête. Des dessins sans valeur artistique, certes, mais qui racontent à leur manière des heures de conversations, des rendez-vous notés à la va-vite et tout un quotidien passé le combiné contre l’oreille.

Émilie Laurent
Émilie Laurent
Dompteuse de mots, je jongle avec les figures de style et j’apprivoise l’art des punchlines féministes au quotidien. Au détour de mes articles, ma plume un brin romanesque vous réserve des surprises de haut vol. Je me complais à démêler des sujets de fond, à la manière d’une Sherlock des temps modernes. Minorité de genre, égalité, diversité corporelle… Journaliste funambule, je saute la tête la première vers des thèmes qui enflamment les débats. Boulimique du travail, mon clavier est souvent mis à rude épreuve.