Pour distraire les résidents des maisons de retraite, des activités s’ajoutent parfois au planning. Intervention de clowns malicieux, karaoké sur des tubes d’un autre temps ou encore échange intergénérationnel avec des écoliers, ces loisirs apportent un peu de variété aux parties d’échec et aux traditionnels jeux de cartes. Mais dans un établissement de Californie, les séniors ont droit à un show unique en son genre : un défilé haute couture mené par une de leurs conscrites. Et c’est bien plus divertissant que les programmes soporifiques de la TV.
Quand les couloirs de la maison de retraite deviennent un podium
Dans les maisons de retraite, le claquement des déambulateurs et le son du téléviseur sont les rares bruits qui donnent le ton. L’ambiance est tellement calme que le cliquetis de la pendule devient presque assourdissant. Les chaussures orthopédiques traînent sur le sol de façon lâche, les roues des fauteuils roulants crissent sur leur passage et le pas pressé du personnel de santé résonne plus fort qu’ailleurs. La seule et unique distraction de ces grandes colocations peuplées de tête blanche se trouve dans la petite boîte à images nommée plus communément écran plat.
Des évènements ponctuels se tiennent au milieu des cannes et des chaises roulantes. Parfois, les séniors ont droit à quelques moments récréatifs et peuvent tuer le temps autrement que sur un plateau de Scrabble. Exercices de motricité, leçons d’art plastique ou encore atelier jardinage viennent combler l’ennui des aînés, qui peinent parfois à trouver un sens à leurs vieux jours. Dans une maison de retraite de Californie, de la musique se fait entendre jusqu’au portail de la bâtisse et rompt ce silence pesant qui sonne presque comme le compte à rebours du dernier soupir.
Les tables à manger se sont muées en “front row” et l’espace qui voit habituellement défiler les plateaux repas à l’odeur si typique ont pris des airs de tapis rouge. Au centre de la piste : une silhouette âgée qui occupe l’espace avec une confiance que certaines convoitent pendant des années. Elle appartient à Madlen Kistorian, 72 ans, gravure de mode dans l’âme. À en juger sa démarche, on pourrait croire à un passif dans le mannequinat et à une certaine maîtrise des podiums. Or, cette femme n’est pas égérie d’une marque mais d’une beauté intemporelle, qui ne s’essouffle jamais.
Voir cette publication sur Instagram
La coquetterie n’a pas de date de péremption
Dans cette immense salle qui accueille généralement de sobres parties de bingo ou qui est le théâtre de conversations nostalgiques à base de “c’était mieux avant”, Madlen s’adonne à une performance stylistique qui n’a rien à envier aux œuvres de la Fashion Week. Jupe en tulle maximaliste, ensemble pailleté, looks en denim volontairement loose et pièces inspirées de la DA de Jean Paul Gaultier habillent sa peau froissée, qui, elle-même s’apparente à un tissu à part entière.
Habituée d’être la cible des projecteurs, cette muse à la chevelure argentée se déhanchent sous les yeux des séniors, alias ses voisins d’âge. En talon et l’élégance accrochée au corps, elle fait bouger ses articulations comme les vingtenaires sur le dancefloor : avec une aisance rafraîchissante. Si Madlen est si à l’aise dans ce premier rôle, c’est certainement parce qu’elle est familière des flashs et s’est forgée une véritable identité mode au fil de sa carrière. Elle a toujours eu un pied dans le mannequinat, ce qui explique cette facilité avec laquelle elle capte les regards, sans trop en faire.
Passé un certain âge, les femmes sont parfois implicitement invitées à troquer les pièces extravagantes contre des tenues jugées plus raisonnables. Les couleurs deviennent plus discrètes, les coupes plus sages et les vêtements doivent surtout être pratiques. Cette ambassadrice du “bien vieillir”, elle, préfère briller plutôt que s’effacer et son message trouve un écho auprès des résidents.
Voir cette publication sur Instagram
Un défilé qui donne une autre image de la vieillesse
À travers ses tenues excentriques et ses allures de mannequin haute couture, Madlen ne cherche pas à rajeunir artificiellement son image, ni à tromper les regards sur son âge. Elle ne dissimule pas ses rides sous des couches de fond de teint et n’éprouve visiblement pas le besoin de camoufler ses cheveux blancs sous une coloration. Elle porte ses années avec autant d’assurance que ses vêtements et refuse de se plier au dress code tacite du troisième âge.
Une attitude rafraîchissante à l’heure où les femmes mûres disparaissent progressivement des campagnes publicitaires et des magazines de mode, comme si la beauté avait une date de péremption. Madlen prend le contre-pied de cette invisibilisation et rappelle que la coquetterie ne s’arrête pas aux portes de la maison de retraite. Ses looks ne sont pas des tentatives désespérées de retenir sa jeunesse, mais des prolongements de sa personnalité, des moyens d’exprimer cette fantaisie qui n’a jamais quitté son esprit.
Finalement, Madlen ne cherche pas à défier le temps, ni à remonter les aiguilles de l’horloge. Elle prouve simplement que vieillir ne signifie pas renoncer à ce qui nous anime. Et si ses cheveux ont perdu leurs pigments, sa créativité, elle, conserve toutes ses couleurs. Une jolie leçon de liberté qui rappelle qu’il n’y a pas d’âge limite pour faire de sa vie un véritable spectacle. Madlen n’est pas juste une attraction ambulante, c’est une ode au temps qui passe à elle seule.
