Sur le gazon, les crampons tutoient les béquilles et dans les cages, les gardiennes n’ont qu’une seule main pour arrêter les tirs. Non, ce n’est pas un événement caritatif en faveur d’une association, ni un rendez-vous amateur. C’est une compétition d’ampleur mondiale où le handicap n’est pas un critère de disqualification mais de sélection. Si la coupe du monde de Football des athlètes amputés n’a pas la même couverture médiatique que les événements sportifs dépourvus de la mention “handi”, elle met à l’honneur des professionnelles du ballon rond souvent laissées sur la touche.
Une Coupe du monde où les béquilles côtoient les crampons
Lorsqu’on évoque la Coupe du monde de football, les mêmes images se bousculent dans nos esprits. Des joueurs aux salaires astronomiques, des stades pleins à craquer, des supporters bariolés aux couleurs de leur pays et des stars du ballon rond érigées en véritables divinités. Pourtant, loin des contrats publicitaires à plusieurs millions et des maillots floqués de noms mondialement connus, d’autres athlètes disputent des matchs tout aussi sérieux, avec des prouesses techniques qui méritent également leur lot d’applaudissements.
Sur ce terrain-là, les joueuses évoluent avec des béquilles et se déplacent avec une agilité qui n’a rien à envier à leur détermination. Elles dribblent, interceptent, défendent et marquent avec la même envie de victoire que les footballeuses les plus médiatisées. Leur particularité physique n’annule ni leur esprit de compétition, ni leur amour du jeu.
En novembre 2024, la ville colombienne de Barranquilla a accueilli la toute première Coupe du monde féminine de football pour amputées. Dix équipes nationales, parmi lesquelles les États-Unis, la Pologne, le Kenya, l’Angleterre, le Brésil et l’Ukraine, ont pris part à ce rendez-vous historique. Une première édition remportée par la Colombie, devant les Américaines et les Polonaises.
Sur le terrain, les règles s’adaptent aux particularités des participantes. Les rencontres se disputent à sept contre sept. Les joueuses de champ se déplacent avec des béquilles, sans pouvoir les utiliser pour toucher le ballon, tandis que les gardiennes présentent une différence au niveau d’un membre supérieur. Les prothèses sont retirées pendant les matchs. Mais au-delà de ces ajustements, le principe reste inchangé : deux équipes, un ballon, des buts et une seule ambition, remporter la rencontre.
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Des femmes qui refusent de rester sur la touche
Si cette compétition a quelque chose d’historique, ce n’est pas parce que les athlètes réalisent un miracle en courant derrière un ballon. C’est surtout parce qu’elles accèdent enfin à une scène internationale qui leur a longtemps manqué. Alors que les hommes amputés disputent des compétitions internationales depuis les années 1980, leurs homologues féminines ont dû attendre 2024 pour bénéficier de leur propre Coupe du monde. Un décalage qui en dit long sur la place accordée aux femmes en situation de handicap dans le paysage sportif.
Car ces joueuses ne veulent pas uniquement qu’on les regarde avec admiration ou compassion. Elles aspirent à une reconnaissance plus large : pour leurs performances, leur maîtrise technique, leurs heures d’entraînement et leur sens du collectif. Elles ne demandent pas que l’on applaudisse leur handicap, mais que l’on s’intéresse enfin à leur jeu.
Et cette visibilité commence à faire des émules. En juillet 2026, près de 36 femmes venues de dix pays d’Amérique du Sud se sont retrouvées à Santa Cruz, en Bolivie, pour un stage de football destiné aux athlètes amputées. Au programme : exercices d’équilibre, coordination, maîtrise du ballon et préparation à de futures compétitions internationales.
Parmi elles, Filomena Luna, une Bolivienne de 50 ans et mère de six enfants, amputée d’une jambe depuis l’enfance. Loin de considérer son âge ou son handicap comme une date de péremption sportive, elle nourrit désormais l’espoir de représenter son pays. Le football est devenu pour elle un espace de liberté, un moyen de progresser physiquement mais aussi de trouver sa place dans un collectif.
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Une autre représentation des corps féminins
Dans le sport féminin, le corps est encore trop souvent soumis à un double jugement. On évalue sa performance, certes, mais aussi son esthétique. Les silhouettes sont commentées, les muscles scrutés, les tenues décortiquées et les particularités physiques parfois transformées en sujets de curiosité.
La Coupe du monde féminine de football pour amputées vient bousculer cette grille de lecture. Sur le gazon, les corps ne sont pas là pour correspondre à un idéal de beauté ou satisfaire les exigences d’une société obsédée par la symétrie. Ils sont avant tout des instruments de mouvement, de précision et d’expression sportive.
Les jambes amputées, les bras manquants et les cicatrices s’affichent clairement sans artifices. Le but n’est pas d’attendrir le public. Et d’ailleurs, ces particularités disparaissent rapidement pour laisser une place exclusive aux prouesses et aux jeux de jambe. Elles font simplement partie de la réalité physique de ces joueuses, sans résumer leur identité.
Et c’est peut-être là que cette compétition rejoint le mouvement body positive. Non pas dans l’injonction à aimer chaque centimètre de son anatomie, mais dans cette liberté de vivre pleinement avec son corps, de lui laisser une place dans l’espace public et de ne pas le réduire à ce qui le distingue des normes habituelles.
Ces footballeuses ne sont d’ailleurs pas obligées de se sentir puissantes ou invincibles en toutes circonstances. Elles peuvent éprouver des difficultés, connaître des défaites et douter de leurs capacités, comme n’importe quelles autres sportives. Leur handicap n’a pas vocation à devenir une démonstration permanente de courage.
Leur offrir une visibilité à la hauteur de leurs exploits
L’enjeu est aussi celui de la représentation. Une petite fille amputée d’une jambe qui regarde un match de football devrait pouvoir s’imaginer dans les crampons des joueuses, sans considérer ce rêve comme une fantaisie inaccessible. La prochaine Coupe du monde féminine de football pour amputées est prévue en Pologne en 2027.
Pour les équipes qui cherchent encore à se structurer, à recruter des joueuses ou à obtenir des moyens financiers, cette échéance représente bien davantage qu’une date inscrite au calendrier sportif.
Car l’inclusion ne se résume pas à ouvrir symboliquement les portes d’un stade. Elle suppose aussi de donner accès aux entraînements, aux équipements, à un encadrement adapté et aux mêmes possibilités de progression que les autres athlètes.
Finalement, cette Coupe du monde invite à revoir notre définition du corps sportif. Les participantes n’ont pas besoin de prothèses invisibles, de silhouettes conventionnelles ou de récits héroïques pour mériter les projecteurs. Elles ont des compétences, des ambitions et des titres à défendre.
Sur la pelouse, leurs béquilles accompagnent leurs courses, leurs crampons frappent le ballon et leurs exploits parlent d’eux-mêmes. Le handicap fait partie du paysage, mais il ne monopolise pas le scénario. Et c’est peut-être la plus belle victoire de cette compétition : rappeler qu’avant d’être des femmes amputées, ce sont aussi, tout simplement, des footballeuses. Ainsi, toutes les joueuses son sur un même terrain d’égalité.
