Grossophobie médicale : comment retrouver confiance en son médecin ?

Vous venez pour une entorse ou pour renouveler votre pilule et au bout de cinq minutes, on parle de votre poids. Si vous êtes ronde, il y a de fortes chances que ça vous soit déjà arrivé (parfois avant même d’avoir enlevé votre manteau). Beaucoup de femmes finissent par espacer les rendez-vous, voire par ne plus y aller du tout. On les comprend. C’est pourtant la pire option, d’autant qu’on peut renouer avec les soins sans forcément tout reprendre à zéro.

Quand tout est ramené au poids

On parle de grossophobie médicale quand le poids devient la seule grille de lecture de la consultation. Ça va de la petite phrase qui blesse (« vous savez ce que vous avez à faire ») au diagnostic qui traîne parce qu’une douleur au genou ou un essoufflement ont été mis sur le compte des kilos sans qu’on cherche plus loin. Il y a aussi tout ce qui relève du matériel, dont on parle beaucoup moins. Un brassard trop petit affiche une tension plus élevée qu’elle ne l’est en réalité, ce qui peut fausser un diagnostic d’hypertension. Quant aux tables d’examen étroites et aux chaises à accoudoirs de certaines salles d’attente, elles n’ont l’air de rien jusqu’au jour où c’est vous qui devez vous y installer.

Et ce n’est pas qu’une impression. D’après une enquête Odoxa réalisée en 2020 pour la Ligue contre l’obésité, près d’une personne obèse sur quatre (23 %) dit avoir déjà été discriminée. Chez les jeunes femmes obèses, on monte à 47 %. Pour 19 % des personnes concernées, la discrimination a eu lieu dans un cadre médical. La Haute Autorité de santé cite de son côté une étude menée dans six pays, dont la France, où plus de la moitié des adultes en situation d’obésité racontent avoir été stigmatisés à cause de leur poids. Deux fois sur trois, c’était le fait d’un médecin ou d’un autre soignant.

Le plus inquiétant reste ce qui se passe ensuite. Quand on redoute le jugement, on repousse les examens qui ne font déjà pas plaisir, à commencer par le frottis. Une méta-analyse de 32 études parue en 2023 dans la revue Preventive Medicine le montre bien, puisque les femmes en situation d’obésité participent moins au dépistage du cancer du col de l’utérus. Un dépistage qui glisse d’année en année laisse à une éventuelle lésion tout le temps d’évoluer sans que personne ne la voie.

Une confiance déjà fragile chez beaucoup de femmes

Il faut dire que la relation entre les femmes et le corps médical part rarement d’une page blanche. En 2022, AÉSIO mutuelle a fait interroger 1 927 de ses adhérentes par le cabinet Enov et 42 % d’entre elles disaient avoir le sentiment d’être mal comprises par le corps médical, « notamment masculin ». L’enquête ne portait pas sur le poids. Mais quand on est ronde, on cumule les deux difficultés et il faut parfois se battre deux fois plus pour être entendue.

Chez Aésio, ces résultats ont surtout confirmé des actions déjà lancées pour une santé plus inclusive. La mutuelle a fait de la santé au féminin l’un de ses trois axes de prévention, à côté du bien-vieillir et de la santé environnementale. Elle défend une santé « accessible à tous, adaptée à chacun ». Pour une patiente ronde, « adaptée » commence par des choses très terre à terre, comme un brassard à la bonne taille ou une table d’examen assez large.

Pesée et matériel : ce que la HAS demande aux soignants

Les médecins ont des consignes écrites sur le sujet, ce que beaucoup de patientes ignorent. La Haute Autorité de santé y consacre plusieurs pages de son guide du parcours de soins sur le surpoids et l’obésité de l’adulte, où elle demande aux soignants de « reconnaître, repérer, prévenir et accompagner toute stigmatisation ». On y lit qu’il faut demander l’accord de la personne avant de parler de son poids et qu’il ne faut pas commencer la consultation par la pesée. Le guide va jusqu’à lister le matériel attendu au cabinet, du brassard adapté à toutes les corpulences aux fauteuils sans accoudoirs, sans oublier les tables qui permettent l’examen sur le côté, « notamment pour les examens gynécologiques ».

Ce n’est pas une loi, d’accord. C’est quand même un texte officiel sur lequel vous pouvez vous appuyer pour poser des questions sans avoir l’impression de déranger. Rien ne vous oblige à monter sur la balance quand la pesée n’a aucun rapport avec le motif du rendez-vous. Vous pouvez aussi demander au médecin de noter le chiffre sans vous l’annoncer. Et s’il insiste ? Demandez-lui simplement ce que ce chiffre va changer à ce qu’il vous propose aujourd’hui. Il arrive que la pesée serve vraiment, pour doser certains médicaments ou préparer une anesthésie par exemple. Dans ce cas, deux phrases d’explication suffisent en général à faire passer la chose.

Retrouver confiance en son médecin, concrètement

Avant le rendez-vous

Le plus efficace, c’est de préparer la consultation un peu comme un entretien. Notez sur votre téléphone pourquoi vous venez, ce que vous ressentez et depuis quand, de façon à pouvoir ramener la discussion là-dessus si elle dérive. Vous pouvez aussi annoncer dès le début que vous ne souhaitez pas parler de votre poids aujourd’hui, sauf si le médecin pense que c’est lié à ce qui vous amène. Dit calmement, ça passe beaucoup mieux qu’on ne le croit.

Dans les associations, une question revient souvent. « Si j’étais mince, qu’est-ce que vous me proposeriez ? » Posée sur un ton neutre, elle n’a rien d’agressif et pousse simplement le médecin à envisager d’autres pistes que le poids. Venir à deux, avec une amie ou votre conjoint, aide aussi pas mal lors d’un premier rendez-vous avec un nouveau praticien. Avant de réserver, un coup de fil au secrétariat permet enfin de savoir si le cabinet dispose d’un brassard grande taille, une question tout à fait légitime qui vous évite une mauvaise surprise le jour J.

Changer de médecin traitant

Si le courant ne passe vraiment pas, changez. Vous pouvez changer de médecin traitant quand vous voulez, sans vous justifier auprès de personne. C’est le nouveau médecin qui s’occupe de la déclaration en ligne avec votre carte Vitale. Pour trouver quelqu’un de bienveillant, le collectif Gras Politique a monté une carte collaborative sur laquelle des patientes signalent des soignants « safe » dans 28 spécialités. Il s’agit d’avis de patientes, à prendre comme tels, qui ne remplacent pas votre propre ressenti mais valent mieux qu’un choix au hasard dans un annuaire.

Pour la gynéco, qu’on laisse souvent tomber en premier, nos conseils pour un rendez-vous réussi chez le gynécologue peuvent vous aider à reprendre le chemin du cabinet. Pensez aussi aux sages-femmes, qui assurent le suivi gynécologique de prévention et les frottis. Ça peut être une porte d’entrée plus simple que le cabinet d’un gynécologue que vous avez quitté en mauvais termes.

Quand la limite est franchie

Une remarque maladroite ne justifie pas forcément une plainte. Un refus de soins, des propos humiliants qui se répètent ou un examen bâclé à cause de votre corpulence, si. L’article L1110-3 du Code de la santé publique interdit toute discrimination dans l’accès à la prévention ou aux soins et l’apparence physique figure parmi les critères de discrimination listés par l’article 225-1 du Code pénal. Vous pouvez écrire au conseil départemental de l’Ordre des médecins (de préférence en recommandé), ce qui déclenche d’abord une conciliation avec le praticien. Le Défenseur des droits peut aussi être saisi gratuitement, en ligne ou au 3928.

N’attendez pas d’avoir maigri pour consulter

Après une mauvaise expérience, on a vite fait de repousser en se disant qu’on ira quand on aura perdu quelques kilos. Sauf qu’un symptôme n’attend pas la fin d’un régime. Si c’est surtout le regard des autres qui vous bloque, notre article sur la peur du regard des autres peut vous aider à passer ce cap. Et si le premier médecin n’est pas le bon, essayez-en un deuxième. Vous avez le droit d’être bien soignée avec le corps que vous avez aujourd’hui.

Les Sources  :

https://liguecontrelobesite.org/app/uploads/2021/03/Odoxa-pour-OBEPI-2021-Discriminations-et-obe%CC%81site%CC%81-complet.pdf

https://ensemble.aesio.fr/sites/default/files/2022-07/CP%20AESIO%20ENOV%20Enqu%C3%AAt%20Adh%C3%A9rentes_compressed.pdf

https://research.regionh.dk/en/publications/the-influence-of-overweight-and-obesity-on-participation-in-cervi/

https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000037950426

https://www.conseil-national.medecin.fr/patient/sante-droits/discriminations-soins

Julia Perez
Julia Perez
Je suis Julia, une journaliste passionnée par la découverte et le partage d'histoires captivantes. Avec une plume créative et un regard aiguisé, je m'efforce de donner vie aux sujets les plus divers, des tendances en vogue aux questions de société en passant par les délices culinaires et les secrets de beauté.