Dejana Nezic, plus connue sous son nom d’artiste “girl with wings”, est arrivée au monde incomplète. Sortie du ventre de sa mère sans bras, cette particularité physique semblait présager un avenir compliqué et une carrière condamnée. Pourtant, le parcours de la jeune femme originaire de Serbie dit tout l’inverse. Mère accomplie, championne du monde de para-taekwondo mais également prodige du pinceau, elle remplit ses toiles avec ses pieds, devenus des mains par défaut. Ce qui, à la naissance, se résumait à une malformation contraignante est devenue la raison de son succès.
Des pieds devenus outils du quotidien dès l’enfance
Les mains accompagnent chaque action du quotidien. Les premiers mouvements acquis pendant le tendre âge les sollicitent pleinement. Régulièrement mises à contribution, elles sont utiles pour écrire les dictées entre les lignes des cahiers, pour porter la bouille à la bouche, pour se hisser au sommet des toboggans, pour lacer les chaussures. Dejana Nezic, elle, a dû apprendre à faire sans. Née sans bras, elle a grandi sans jamais connaître la sensation de la craie entre ses doigts, ni la paume de sa maman sur la sienne sur le chemin de l’école.
Contrairement au reste du corps, il n’y avait pas d’espoir que ses bras poussent sous ses manches ou manifestent une croissance tardive. Cette malformation physique s’apparentait presque à un sombre coup du sort, une mise à l’épreuve. Cependant, son corps est loin d’être une ébauche ratée ou un dessin inabouti. D’ailleurs, Dejana n’a presque jamais ressenti le manque. Elle aurait pu en vouloir au destin, rêver de pouvoir fixer des bras sur ses épaules comme on le fait sur des Barbie ou imaginer une vie sans membres fantômes.
Sauf que voilà, elle a choisi de ne pas se morfondre sur son reflet, ni de se projeter dans une autre réalité mais de trouver des solutions, de renforcer sa capacité d’adaptation et de vivre sans restrictions. Ses jambes ont alors naturellement pris le relais des bras dont elle a été privée à la naissance. Et elle ne se contente pas d’en faire usage face au volant de sa voiture ou son assiette.
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Quand la contrainte devient un langage artistique
Là où d’autres apprennent à tenir un crayon entre le pouce et l’index, Dejana apprivoise les pinceaux avec ses orteils. Ses pieds deviennent progressivement son prolongement naturel, ses outils de précision, ceux avec lesquels elle écrit, peint, conduit sa vie et signe ses œuvres.
À six ans déjà, âge précoce qui bat les records des plus grands peintres de l’histoire, Dejana manie le pinceau avec une habileté déconcertante. Quelques années plus tard, elle rejoint l’Association internationale des artistes peignant de la bouche et du pied, devenant l’une de ses plus jeunes membres. Ce qui relevait d’abord d’un apprentissage pratique finit par se transformer en véritable langage artistique, en moyen d’expression, en vocation.
Ses pieds ne se contentent plus de remplacer les gestes des mains absentes. Ils dessinent, dosent la pression, mélangent les couleurs et déplacent le pinceau avec une précision presque chorégraphiée. Sur la toile, chaque mouvement semble effacer un peu plus l’idée qu’un corps doit forcément fonctionner selon un seul mode d’emploi.
Pour autant, son talent ne tient pas uniquement dans la manière dont elle peint. Ses œuvres existent aussi par leurs couleurs, leur univers et leur sensibilité. Réduire son travail au simple fait qu’elle tient un pinceau avec ses orteils reviendrait presque à oublier l’essentiel : Dejana est une artiste avant d’être une démonstration de virtuosité physique.
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Du chevalet au tatami, la même discipline
Et comme si cette première prouesse ne suffisait pas à remplir son CV, Dejana s’est aussi illustrée dans un tout autre registre. Loin des pigments et des toiles, elle a trouvé dans le para-taekwondo un second terrain d’expression.
Championne d’Europe en 2018, puis championne du monde en 2019 et à nouveau en 2021, elle a prouvé que ses jambes pouvaient aussi bien produire de la finesse que de la puissance. Sur le tatami, la précision du geste ne sert plus à tracer une ligne ou à poser une couleur, mais à frapper, esquiver et maintenir l’équilibre.
Finalement, entre le chevalet et le combat, il y a moins de distance qu’il n’y paraît. Dans les deux cas, Dejana travaille la maîtrise du corps, la concentration et la répétition. Un coup de pied peut décrocher une médaille mondiale ou déposer une touche d’acrylique sur une toile. Deux disciplines, deux langages, mais la même rigueur.
“Girl with Wings”, un surnom qui renverse les mots
Son nom d’artiste, “Girl with Wings”, résume presque tout son parcours. Dejana aurait pu choisir un pseudonyme qui rappelle ce qui lui manque. Elle a préféré parler de ce qui la porte.
Ces “ailes” ne sont pas anatomiques. Elles tiennent dans sa capacité à créer, à se mouvoir, à repousser les limites qu’on aurait pu lui assigner dès la naissance. Elles sont faites de sport, d’art, de maternité, d’autonomie et de cette façon très personnelle de transformer une différence corporelle en identité choisie plutôt qu’en étiquette subie.
Sur ses réseaux, elle ne montre d’ailleurs pas seulement ses tableaux ou ses trophées. Elle partage aussi son quotidien de femme et de mère, ses gestes ordinaires, ses routines et sa manière d’habiter un corps que d’autres auraient peut-être résumé trop vite à un handicap.
Et c’est peut-être là que son message prend toute sa force. Dejana n’a pas besoin de faire oublier qu’elle est née sans bras. Elle prouve simplement qu’une vie ne se mesure pas au nombre de membres que l’on possède, mais à tout ce que l’on construit avec ce que l’on a.
Ses pieds peignent, conduisent, écrivent, combattent et accompagnent chaque étape de son quotidien. Là où certains verraient une absence, elle a trouvé un langage entier.
Et si son surnom parle d’ailes, ce n’est finalement pas un hasard : certaines ne se voient pas, mais elles permettent tout de même d’aller très loin.
