En talons ou en chaussures de chantier, elle casse les codes de la féminité

Lorsqu’elle est en repos, rien ne laisse penser qu’elle exerce un métier au milieu des échafaudages et qu’elle sillonne la terre poussiéreuse des chantiers. Cette architecte d’intérieure, qui se rend régulièrement sur le terrain et qui a de bonnes notions de BTP, porte aussi bien des escarpins griffés que des chaussures de chantier. À travers son travail, elle prouve que les ongles manucurés peuvent très bien cohabiter avec la perceuse et le tournevis.

Une architecte d’intérieur qui connaît aussi les réalités du chantier

Elle a l’allure soignée d’une girlboss mais elle peut rapidement se muer en ouvrière quand sa profession l’exige. Lorsqu’elle n’est pas derrière son clavier à concevoir des plans sur une base vierge et à simuler des aménagements en 3D, Mélissa du compte @studio.melll, est quelque part dans des bâtisses en construction ou perchée au-dessus d’un escabeau. Architecte chevronnée, elle met sa créativité au service des futurs propriétaires et dessine des espaces dans lesquels il est très facile de se projeter. Devant une maison nue, elle ne voit pas du vide mais un champ infini de possibilités décoratives et un potentiel incroyable de mise en style.

Souvent en pantalon à pinces et en chemisier cintré, elle ne se contente pas de rester sur une chaise à longueur de journée. Elle vit aussi son job en condition réelle et n’a pas peur de se salir. Elle va là où d’autres ne mettraient jamais les pieds. La jeune femme, qui concentre son activité à Alger, troque volontiers ses escarpins haute couture contre des chaussures de chantier. Ses tenues, à l’image de sa signature professionnelle, élégante, sobre et millimétrée, côtoient régulièrement le gilet jaune fluorescent.

Dans une vidéo, qui a fait le tour de la toile, elle passe de la working girl de bureau apprêtée à l’uniforme cousue selon les normes de sécurité. Elle braque ensuite la caméra sur son lieu de travail du jour : une maison dont les fondations sont à peine montées. En quelques secondes, elle déconstruit les innombrables idées reçues sur la “féminité” et rénove les mentalités au passage.

Talons, manucure et chaussures de sécurité : dépasser les clichés

Si le cœur de son métier consiste à donner vie aux espaces brutes et à penser chaque mètre carré intelligemment en alliant praticité et hospitalité, Mélissa ne campe pas toujours devant son ordinateur. Elle s’investit pleinement dans chaque conception immobilière, quitte à se mettre parfois dans la peau des artisans et à s’impliquer dans les tâches manuelles. Oui, elle a des ongles démesurées façonnées en institut mais ça ne l’empêche pas de saisir le contenu de la caisse à outils et de concrétiser en vrai ses idées de design griffonnées sur papier ou sur logiciel dédié.

Ce n’est pas juste un personnage de second plan qui œuvre dans l’ombre pour que monsieur et madame tout le monde se sente comme dans un cocon, c’est la protagoniste principale. Et à travers son quotidien aux multiples facettes, elle propose un petit rafraîchissement de la féminité telle qu’on la connaît : douce, fragile, douillette. Elle en donne une autre version, moins caricaturale et plus fidèle à la réalité.

Parce que non, une femme n’a pas besoin d’arborer une coupe courte ou d’imiter le jargon des hommes pour avoir sa place sous le bleu de travail. Mélissa est en terrain conquis partout où elle va, que ce soit sur le sol feutré des lieux de conférence ou le béton froid des maisons en cours de construction.

Une autre façon de voir les métiers du bâtiment

Les femmes représentent encore une minorité dans le milieu du BTP et tous les domaines qui s’en rapprochent de près ou de loin. En 2024, en France, les femmes représentaient un peu plus de 13 % des salariés du bâtiment et des travaux publics. C’est mieux qu’avant mais toujours pas suffisant. Certes Mélissa n’occupe pas un poste de plombière, de couvreuse ou de plaquiste mais sa présence derrière les aglots ou le contreplaqué est déjà une victoire sur les normes de genre.

Car les métiers du bâtiment ne se résument pas à des gros muscles et des mains calleuses. Ils font aussi appel à la créativité, à la précision, au sens de l’espace et à une solide expertise technique. À sa manière, l’architecte d’intérieur montre surtout qu’il n’existe pas de tenue réglementaire pour être crédible dans le BTP.

On peut passer d’un rendez-vous en escarpins à une visite de chantier en chaussures de sécurité, manier aussi bien les logiciels de conception que la caisse à outils et conserver son style sans renoncer à ses compétences. Surtout, une femme qui peut être apprêtée sans être superficielle, manuelle sans renoncer à son élégance et technique sans chercher à gommer sa féminité.

Finalement, ce sont peut-être moins les talons ou les chaussures de chantier qui attirent l’attention que la facilité avec laquelle Mélissa passe de l’un à l’autre. Une façon de rappeler que, sur un chantier comme ailleurs, les compétences ne sont pas une question de tenue. Il serait donc temps de décloisonner un peu les esprits à la surface réduite.

Émilie Laurent
Émilie Laurent
Dompteuse de mots, je jongle avec les figures de style et j’apprivoise l’art des punchlines féministes au quotidien. Au détour de mes articles, ma plume un brin romanesque vous réserve des surprises de haut vol. Je me complais à démêler des sujets de fond, à la manière d’une Sherlock des temps modernes. Minorité de genre, égalité, diversité corporelle… Journaliste funambule, je saute la tête la première vers des thèmes qui enflamment les débats. Boulimique du travail, mon clavier est souvent mis à rude épreuve.

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